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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).

Management de l’innovation. Une nouvelle approche de la R&D pour répondre à une impérieuse exigence, innover.

Posté par mouradpreure le 26 juillet 2010

 Le nouvel Economiste 15 Juillet 2010

Co-innovation, co-développement, open innovation, plate-formes d’échange. Les méthodes traditionnelles en matière de R&D, caractérisées par l’amélioration incrémentale, progressive, semblent avoir fait leur temps. La création du poste de directeur de l’innovation ou de cellules internes dédiées témoigne de choix de fonctionnement en rupture avec le passé. Mais en pratique, ces réorientations structurelles récentes paraissent moins convaincantes que les méthodes « d’open innovation”, où la société s’ouvre au savoir-faire d’une multitude d’acteurs extérieurs, chercheurs, experts,scientifiques, mais aussi réseaux sociaux et consommateurs.

Air Liquide n’en finit plus d’être récompensé. Après le “Prix du Management de l’Open Innovation” reçu en 2008, le géant des gaz industriels s’est vu décerner, en mai dernier, le trophée “Best Innovator 2010” du conseiller en stratégie et management AT Kearney. Bien sûr, les 200 brevets annuels déposés par l’entreprise expliquent en partie ces succès. Mais au-delà des produits novateurs, ce sont les collaborations avec des acteurs extérieurs, l’implication de start-up et les processus ayant conduit à ces innovations qui sont particulièrement montrés en exemple. Un vent nouveau souffle sur les démarches innovantes des entreprises. Les méthodes de travail changent. Pour Philippe Bernard, directeur Marketing et Communication de la société GFI Informatique, l’innovation doit plus que jamais être au cœur des préoccupations. Il cite en exemple les solutions de nouvelles technologies : “La baisse des prix dans ce domaine atteint ses limites. Pour les maintenir et légitimer les marges, il faut pouvoir offrir de la nouveauté fréquemment, apporter sans cesse de la valeur aux produits. Devancer les besoins et être à la pointe sur le plan technologique est donc indispensable pour rester sur le devant de la scène.” Une nécessité d’autant plus difficile dans un contexte économique tendu. “Jusqu’en 2007, il était fréquent que des PME d’une certaine taille disposent en interne de tous les fonds nécessaires à leurs activités de recherche et développement. Depuis deux ans, une telle situation ne s’est jamais reproduite parmi nos contacts”, témoigne Charles-Edouard de Cazalet, directeur associé du groupe Sogedev, spécialisé dans l’accompagnement d’entreprises dans la recherche de financements publics pour l’innovation. “Avec la crise, certains chefs d’entreprise prennent le parti de réduire fortement leurs dépenses, à tous les niveaux, y compris celles de développement. Lorsque les marges sont assez tendues, comme dans l’automobile, l’innovation souffre énormément”, poursuit Charles-Edouard de Cazalet. Une enquête de l’Insead publiée en décembre 2009 indique toutefois que 80 % des entreprises continuent à investir dans l’innovation malgré le climat de crise. “Dans certains cas, l’effet est inverse. Avec le ralentissement de la demande, les équipes R&D qui habituellement travaillent également sur des projets clients sont moins mobilisées et œuvrent à plein temps en faveur de l’innovation”, explique Charles-Edouard de Cazalet. Pour Didier Tranchier, “alors que bon nombre d’entreprises accusent déjà un certain retard quant à leurs démarches d’innovation, une négligence supplémentaire en raison des difficultés économiques serait très mal venue”. Actuellement, 30 % des entreprises innovantes en France ne disposent pas des fonds nécessaires pour assumer leurs projets de long terme. “Les investissements qui sont manquants ne portent pas simplement sur le produit, mais sur toutes les facettes d’une innovation réussie”, ajoute le secrétaire de Synnov, syndicat professionnel de l’innovation technologique, permettant conseils et échanges entre ses membres. La France est souvent citée pour ses produits performants sur le plan technologique. Mais ceux-ci ne trouvent pas toujours une clientèle en raison d’un travail insuffisant sur leur conception et leur intégration au marché (design, marketing…). Plus de 60 % des entreprises françaises ne recourent jamais aux études destinées à concevoir un design adapté au produit, contre seulement 35 % au Royaume-Uni et 25 % en Norvège. “Notre pays est pénalisé par une image souvent caricaturale du marketing”, rapporte Delphine Manceau, professeur de marketing spécialisée dans les lancements de nouveaux produits à l’ESCP Europe. Pour Catherine Jean, fondatrice de Planetinnov, une plate-forme d’échanges destinée à répondre aux problématiques rencontrées par les entreprises en matière d’innovation, “l’attention doit également être portée sur l’innovation relative aux processus qui mènent à la conception d’une solution. Une entreprise peut tout à fait être intéressée par des modes de fonctionnement en vigueur dans d’autres sociétés. Certaines d’entre elles lancent des recherches sur des secteurs d’activité connexes, afin de voir si d’autres manières de faire sont reproductibles”.

Une nouvelle approche en interne

Cependant, de plus en plus conscientes de l’importance croissante des activités de R&D, nombre d’entreprises remanient leurs méthodes de travail pour rendre les produits innovants plus efficaces et rentables. “Le rythme des nouvelles mises sur le marché a été considérablement accéléré depuis une dizaine d’années. Pour se donner les meilleures chances de réussir leur innovation, les entreprises ont progressivement décidé d’impliquer tous les collaborateurs internes susceptibles d’apporter une efficacité ou une qualité supplémentaire”, analyse Didier Tranchier. “L’innovation impacte les services marketing, souvent à l’origine de l’idée. Les services achats se retrouvent également sollicités : lorsqu’il s’agit d’acheter une matière première, celle-ci doit être la plus adaptée, avoir le bon coût, les meilleures caractéristiques… Les projets sont également soumis à la direction financière afin d’étudier la rentabilité du futur produit”, détaille Philippe Bernard. A cela s’ajoutent les relations avec l’équipe commerciale qui détermine le business-model adéquat, la manière de vendre l’innovation. La volonté de mieux maîtriser les produits futurs et leur impact conduit un nombre croissant d’entreprises à créer des entités internes consacrées à la R&D. C’est dans cette optique que le groupe GFI a mis sur pied en janvier dernier le GFI Labs, une structure de 7 personnes exclusivement préoccupée par des missions d’innovation. “Une mutualisation des efforts de R&D est une démarche intéressante”, assure Philippe Bernard qui est également responsable de cette nouvelle entité. Le travail mené par le GFI Labs a d’ores et déjà permis le lancement rapide de certains projets. Le groupe a mis en place, pour la mairie de Nice, des technologies permettant la visite guidée de musées sur des téléphones portables. L’entité travaille actuellement à une extrapolation de cette offre à l’ensemble des musées français. Le coût d’un tel laboratoire n’est bien sûr pas négligeable. “Pour maintenir un niveau de dépenses acceptable, nous ne lançons pas de projets de grande envergure demandant 2 000 ou 3 000 jours-homme. Nous tenons à rester dans des investissements représentant quelques centaines de jours-homme au maximum”, ajoute le responsable.

Le poste de directeur de l’innovation

Soucieuses d’encadrer l’innovation, de mieux tenir compte de tous les impératifs qui impactent les activités de R&D, certaines sociétés ajoutent à leur organigramme le poste de directeur de l’innovation. Un métier émergent, qui doit permettre de capter plus justement les changements attendus par les marchés. Ce rôle d’anticipateur consiste à communiquer avec l’ensemble des services, à recueillir des informations et suggestions de salariés, rendre les relations avec les sociétés partenaires plus efficaces. “Un poste multitâche extrêmement délicat”, estime Didier Tranchier.

La remise en cause des modèles traditionnels de R&D

Mais depuis quelques années, les grands groupes remettent en cause les modèles traditionnels de R&D, désormais dépassés. Les logiques d’innovation incrémentale, d’amélioration progressive de l’offre qui ont eu cours jusque-là dans les entreprises, se heurtent aux exigences des marchés modernes. “Ceux-ci demandent plutôt des innovations de rupture, des mutations radicales. Les grandes sociétés dotées de départements R&D ne savent pas fonctionner de la sorte et peinent donc à être pleinement présentes au moment où des nouveautés se répandent”, regrette Didier Tranchier. L’arrivée des directeurs de l’innovation répond-elle efficacement à cette évolution ? Le secrétaire du syndicat Synnov y voit surtout “un effet de mode. Ils devraient être des décideurs. Dans la pratique, ils ont rarement du pouvoir. Les relations avec les start-up et collaborateurs extérieurs deviennent même plus complexes. Les directeurs de l’innovation portent toutes les contradictions internes de l’entreprise et n’ont généralement pas les moyens de convaincre leurs collègues en interne lorsqu’il s’agit de miser sur un produit”. Pour que la mission de ce nouveau poste soit un succès, il est fondamental que la direction générale légitime ce rôle en amont, en raison du risque réel que ce manager se retrouve à l’intersection d’enjeux de pouvoir ingérables. Chez Schneider Electric, l’expérience s’est récemment soldée par un échec. Son directeur de l’innovation Bernard Larrouturou a été remercié l’hiver dernier, car il aurait annoncé le possible transfert de certains salariés de l’équipe R&D sans l’aval de sa hiérarchie. Pour Philippe Bernard, “disposer d’une structure interne avec un manager de l’innovation est très intéressant en termes d’image, afin de montrer que du personnel œuvre en permanence et à temps plein sur des nouveautés”. Des démonstrations sont organisées, des communiqués envoyés régulièrement. “On redore l’image créative d’un groupe, mais dans la pratique, la démarche n’est pas constructive”, assure Didier Tranchier. La pertinence de ces modèles en place est également contestée en raison des coûts occasionnés et du manque de contrôle. “Les chiffres d’affaires de demain sont plus que jamais assurés par les phases de R&D d’aujourd’hui. Celles-ci sont lourdes car il s’agit d’investissements en fonds propres non financés par les clients et de plus en plus durs à déployer”, souligne Charles-Edouard de Cazalet. Philippe Bernard reconnaît que “les structures internes alourdissent les dépenses par rapport à d’autres modèles”. Par ailleurs, une enquête de l’Insead (Institut européen d’administration des affaires) révèle que seulement 16 % des entreprises dotées d’une structure interne consacrée à l’innovation disposent d’un système de mesure de la réussite des projets innovants. Et elles ne sont que 9 % à calculer systématiquement le retour sur investissement de tel projet.

Le pari de l’innovation “ouverte”

Dans un souci d’innover sans retenue pour répondre aux attentes des marchés tout en maintenant un niveau de dépenses raisonnable, un nombre croissant de sociétés opte pour l’innovation ouverte (ou “open innovation”). Avec ou sans structure interne dédiée, il s’agit d’ouvrir largement son organisation vers l’extérieur, en multipliant les collaborations avec des start-up, des chercheurs, des pôles d’activité. En 2008, le Conseil d’analyse économique soulignait dans un rapport que “l’open innovation constitue une opportunité pour surmonter l’insuffisance de ressources des entreprises”. Didier Tranchier estime que “ce mode de fonctionnement est nettement plus en phase avec le contexte d’aujourd’hui”. En 2001, la société Innocentive pariait déjà sur ce concept, suscitant l’étonnement de bon nombre d’entreprises. A l’aide d’une plate-forme, elle propose de mettre en relation les “seekers”, qui font part d’un besoin précis, et les “solvers”, des experts à même de fournir la solution au problème posé. L’approche séduit les industriels, car l’innovation est une notion relative : une solution banale dans un secteur peut devenir très innovante dans un autre domaine d’activité. Depuis, Innocentive a fait des émules. D’autres plates-formes de ce type, comme areyounet.com ou ideavalue.com, connaissent un formidable essor. Catherine Jean souligne que le développement de l’iPhone incarne parfaitement ce business-model : “La plupart des applications commercialisées ne sont pas conçues par Apple. C’est en ayant recours à des acteurs spécialisés que l’entreprise se dote de nouvelles solutions. La marque touche des commissions sur ces nouveautés mais n’a quasiment aucun frais de développement, si ce n’est les dépenses relatives à la création de la plate-forme grâce à laquelle elle profite de ces innombrables innovations.” Malheureusement, le manque de confiance entre entreprises ou interlocuteurs freine encore la tendance. Selon l’Insead, ce modèle d’innovation séduit 55 % des dirigeants. Mais seulement 29 % des sociétés accepteraient de mener des projets avec l’extérieur. Internet est de plus en plus utilisé pour étudier des pistes innovantes. Pour autant, “mener des réflexions de co-innovation, de codéveloppement n’est pas encore vraiment dans les mentalités. On constate beaucoup de réticences sur ce plan. Certaines entreprises ont compris l’intérêt, notamment à l’étranger. D’autres restent très frileuses, de peur d’être copiées, de peur que des concurrents s’approprient les nouvelles idées”, remarque Catherine Jean.

Le recours aux plateformes d’échanges

Certaines plates-formes mettent particulièrement l’accent sur la confidentialité des informations pour rassurer les dirigeants. La société Hypios, créée en 2009, sert d’intermédiaire entre des entreprises en mal d’innovation et des scientifiques ou techniciens qui détiennent les clés de leurs problèmes. L’entreprise intéressée met en ligne un résumé de sa question de manière totalement anonyme, ainsi que le montant qu’elle est prête à débourser. Contre un engagement de confidentialité, l’un des 120 000 experts inscrits se voit ouvrir un accès à l’intégralité du problème posé et propose sa solution. “Nous avons choisi d’instaurer un système de récompenses pour les experts qui fournissent des solutions gagnantes, de sorte que les contributeurs soient incités à ne pas discuter entre eux”, confie la fondatrice de Planetinnov. Elle ajoute qu’il “n’est pas nécessaire pour une société demandeuse de divulguer la nature complète du projet”. Souvent, il s’agit d’une question précise portant sur un prototype, une idée, un savoir-faire ou une technologie spécifique. L’entreprise peut ainsi valoriser ses innovations par des acteurs externes à moindre coût. Chez Planetinnov, les prestations varient de 500 euros à 30 000 euros, selon le type de besoins exprimé. “D’une manière générale, la mutualisation du savoir et des outils est intéressante financièrement. S’il est évident qu’une société ne partage pas ses idées avec des concurrents, elle peut par contre, pour faire des économies, envisager de mettre en commun l’utilisation éventuelle de machines pour réaliser des tests de produits en cours de création”, poursuit Catherine Jean. Autre solution pour faire de l’open innovation en réduisant l’exposition à la concurrence : le recours aux collaborations avec des chercheurs ou experts de la sphère publique qui ne sont pas en contrat avec des acteurs privés. “Les plates-formes d’échanges forment d’excellents moyens de décloisonner la R&D des grands groupes. Les personnes qui répondent aux problèmes des entreprises sont souvent des chercheurs de grands laboratoires publics qui ne demandent qu’à valoriser leurs idées sur le marché”, confirme Didier Tranchier.

Le recours aux réseaux sociaux et aux consommateurs

Effidyn est un cabinet de conseil en management qui accompagne les grands industriels dans la mise en place d’une politique d’innovation performante et durable. Il assure que “face aux nouvelles normes environnementales, aux impératifs économiques, à la volatilité des coûts des matières premières, l’innovation constitue le levier majeur pour affirmer un avantage concurrentiel à long terme”. Adopter une nouvelle démarche globale qui remet en question toute l’organisation de l’entreprise est décrit comme une “attitude indispensable.” Les outils modernes comme les plates-formes de mises en relation d’experts peuvent également être utilisés à l’intérieur des murs d’une société. “De grandes entreprises font appel à nous pour en faire un usage interne, pour solliciter leurs salariés et ainsi mieux canaliser la circulation de l’information entre collaborateurs”, témoigne Catherine Jean. La création d’un intranet prévu à cet effet est un autre moyen de capter les idées nouvelles. Le recours aux réseaux sociaux, aux consommateurs constituent des pistes supplémentaires à explorer. Bleu Intense, une société de conseil en stratégie et processus d’innovation, préconise une méthodologie qui intègre l’organisation de séances de créativité où sont conviés une multitude d’acteurs différents : experts scientifiques, consommateurs, collaborateurs sans compétences techniques… Chacun se voit confier une mission d’observation et doit rendre compte de ses constatations et opinions à l’ensemble du groupe. En 2008, l’entreprise Isover du groupe Saint Gobain, leader mondial de l’isolation, est allée à la rencontre du public pour faire le point sur le sujet. L’information recueillie a permis la rédaction de recommandations au sein d’une charte de l’isolation, sur lesquelles se basent désormais les nouvelles innovations.

Par  Mathieu Neu

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