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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).

Quand une ville se défait – Urbanisme, une autre bataille d’Alger

Posté par mouradpreure le 5 décembre 2011

www.monde-diplomatique.fr Décembre 2010 – Par Allan Popelard et Paul Vannier

 Quand une ville se défait - Urbanisme, une autre bataille d’Alger dans LITTERATURE, ARTS, CULTURE 166687_Q2QE8F6RBTHLSMCH8ILAAE7TPX3VNY_alger_H202753_L

Comment comprendre une ville lorsqu’on y déambule ? Entre la Casbah abandonnée et les cités-dortoirs de la périphérie, l’histoire algérienne s’est inscrite dans la géographie de la capitale, avec ses omissions, ses compromissions. Le destin d’Alger la Blanche traduit ainsi le délitement du « pacte » national noué au moment de l’indépendance.

Passé 20 heures, Alger se meurt. Les garçons de café rangent les terrasses ; les commerçants baissent le store de leur boutique. Dans le désert du centre-ville ne s’observent plus que les barrages de police qui contrôlent les automobilistes. La mémoire de la terreur des années noires, des voitures piégées dans la rue, des bombes aux entrées de cinéma est encore vive (1). L’état d’urgence, toujours en vigueur, interdit les rassemblements. Quant à la volonté de contenir l’islamisme, elle a conduit l’Etat à satisfaire certaines de ses exigences. En Algérie, mille deux cents débits de boissons ont fermé par décision administrative entre 2006 et 2008 (2). Les lieux publics se raréfient chaque année. L’espace de loisir se confond peu à peu avec l’espace domestique. Aux balcons, les paraboles ont fleuri.

Certes, les gargotes continuent d’animer les quartiers du centre, de Bab el-Oued, de Belcourt. Mais à mesure que la nuit tombe, ne restent ouverts que les grands hôtels et les clubs sélects des quartiers chics. Seule la bourgeoisie peut alors se réunir ; elle a su aménager ses propres espaces, censitaires, de récréation. A Sidi Yahia, en contrebas du quartier riche d’Hydra, s’égrènent le long d’une rue les magasins de grandes enseignes et les auvents de cafés en vogue où garçons et filles peuvent se retrouver — les terrasses du centre-ville et des quartiers pauvres sont, elles, presque exclusivement masculines. L’initiative privée a métamorphosé ce fond d’oued qui, il y a peu, n’accueillait que quelques maisons. Sidi Yahia est ainsi devenu l’un des lieux de rendez-vous favoris de la jeunesse dorée. Les quartiers populaires, eux, sont laissés à l’abandon. Symbole et symptôme de cette incurie, la Casbah.

Inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1992, le cœur historique d’Alger tombe en ruine. Les immeubles disparaissent, remplacés par des tas de gravats. Des échafaudages, des poutres métalliques, des armatures en bois soutiennent les murs fissurés. Alors que tout avait été pensé pour soustraire au regard des voisins et passants le cheminement intime des journées en famille, le ventre ouvert de certaines maisons constitue une percée obscène. Faïences brisées, boiseries arrachées : le délabrement des patios laisse entrevoir l’ampleur du désastre.

Nul ne s’aventure dans ce labyrinthe d’escaliers et de ruelles. Pour beaucoup d’Algérois, la Casbah est une terra incognita. Au moment de l’indépendance, la plupart des familles qui la peuplaient sont parties, préférant les logements des Européens, plus modernes, plus confortables. D’autres, ruraux en exil, ont pris possession du quartier. Ils ont enfoncé les portes des maisons laissées vacantes et les ont squattées. La Casbah est devenue un sas où l’on vit quelque temps avant de trouver autre chose ailleurs.
Avec le départ des vieilles familles, l’endroit s’est dégradé. Une partie des nouveaux habitants saccagent leurs domiciles pour bénéficier de procédures de relogement. Le dégât des eaux est une technique couramment utilisée. D’après M. Lahsen, membre de la Fondation Casbah, une association qui tente de restaurer le patrimoine de ce quartier, trois cent cinquante maisons auraient ainsi été détruites. Hormis la réhabilitation de quelques bâtiments comme le palais de Mustapha Pacha, les autorités laissent faire.
Pour les habitants comme pour les gens de passage, Alger, pourtant, c’est ici, place des Martyrs, dans la basse Casbah. Dans cette cité façonnée par le colonisateur, qui, au crépuscule, quand grisonne la blancheur des façades, ressemble tant à Paris, la Casbah, c’est le peu qui reste de la ville arabe et ottomane. Comment expliquer que l’Etat ne lui accorde aucune valeur ?

Le fait qu’elle a toujours été considérée comme un lieu de dépravation joue sans doute un rôle. Espace de trafics, de bordels, elle résiste aux discours moralisateurs des gouvernements comme des islamistes, toujours prompts à exalter l’authenticité des masses paysannes contre la dissolution des mœurs urbaines. Mais cette anomalie s’explique plus sûrement par la façon dont les dirigeants du Front de libération nationale (FLN) ont, dès la guerre d’Algérie, conçu et construit le cadre de leur légitimité politique.
Celle-ci n’est pas démocratique, fondée sur des élections pluralistes. Elle est historique et s’enracine dans la guerre d’indépendance. Les résistants de la Casbah sont certes partie prenante de ce moment fondateur, mais, lors de la bataille d’Alger de 1957, le démantèlement de la résistance intérieure par les parachutistes du général Massu leur imposa deux ans d’efforts de réorganisation. La Casbah est le lieu d’une défaite militaire.
Si la guerre d’Algérie fut gagnée politiquement par les Algériens, il n’en alla pas de même sur le plan militaire. Cette réalité, les officiers arrivés au pouvoir grâce au coup d’Etat du colonel Houari Boumediene en 1965 l’ont occultée (3). Aucune célébration officielle de la bataille d’Alger n’existe, tandis que les manifestations algéroises de décembre 1960 sont commémorées. La Casbah peine à trouver sa place dans le champ de l’histoire nationale. Ce refoulement, cette amnésie découlent d’un processus de légitimation du pouvoir politique en place.

« Prendre Alger, c’était prendre l’Algérie. Tous les groupes en compétition se sont affrontés pour contrôler la capitale », souligne l’historien Benjamin Stora. Quand les Algérois virent pénétrer dans leur ville les chars de Boumediene, ils crurent d’abord que c’était, comme chaque jour, Gillo Pontecorvo, le réalisateur de La Bataille d’Alger, qui dirigeait son film. Ils pensèrent que des chars français avaient été amenés sur les lieux du tournage pour les besoins d’une reconstitution. Puis ils comprirent qu’ils étaient bien algériens et transportaient de véritables soldats. Une autre bataille d’Alger se préparait. Moins violente, mais tout aussi décisive pour l’avenir du pays. Dans les mois qui suivront l’indépendance, ceux de l’extérieur soumettront ceux de l’intérieur. Et, après les avoir écartés du pouvoir, les effaceront des livres d’histoire.

Haut lieu de l’émancipation pour les peuples du tiers-monde

« Pourquoi laisse-t-on la Casbah se détruire ? », s’interroge un ancien résistant qui souhaite rester anonyme. « Depuis l’indépendance, explique-t-il, la plupart de ceux qui sont au pouvoir n’ont pas fait la révolution. Quel intérêt auraient-ils à honorer, à travers elle, ceux qui l’ont réellement menée ? » Symbole géographique d’une imposture historique, la Casbah constitue en soi un affront, car elle « rappelle en creux le coup d’Etat de 1965 et les origines illégitimes de l’Etat algérien ». Détruite, refoulée aux marges de la ville et de la mémoire, elle illustre la distance qui sépare l’Alger des années 1950-1960, haut lieu de l’émancipation pour les peuples du tiers-monde, de l’Alger d’aujourd’hui, capitale confisquée par l’oligarchie au pouvoir.

Les paysages et les formes de la métropole sont autant d’expressions spatiales d’une politique bureaucratique. La ville s’étale. Entre les immenses cités-dortoirs qui apparaissent aux marges de l’agglomération, les lotissements mordent sur les terres fertiles de la Mitidja. Dans un vaste mouvement de desserrement, la population du centre-ville s’est déversée dans les banlieues. Les plus aisés quittent les abords de la Grande Poste et de la rue Didouche-Mourad (anciennement rue Michelet) pour les quartiers chics des hauteurs de la ville. Quant aux classes populaires, elles habitent désormais dans les tours ou dans les bidonvilles des périphéries.

Comme avec la rente pétrolière, l’Etat a, dès l’indépendance, cherché dans la redistribution de la « rente urbaine » une source de légitimation. Madani Safar-Zitoun, sociologue à l’université d’Alger, rappelle ainsi qu’en 1962, les logements laissés vacants par le départ des pieds-noirs ont constitué un « butin de guerre coloniale » distribué par le pouvoir au peuple. Autour de ce partage s’est noué entre eux un « pacte tacite ».
« Nous sommes dans un Etat autoritaire, certes, mais qui fonctionne sur un autre modèle que la Tunisie ou le Maroc. Ici, tout repose sur le clientélisme, poursuit-il. L’Etat achète la paix sociale en cédant certains de ses biens avec des systèmes d’aides pouvant atteindre jusqu’à 50 % de la valeur d’un appartement. De la même façon, il ne réclame pas ses loyers, alors que 70 % des locataires du parc social ne les paient pas ! Le secret de la pérennité du pouvoir, c’est cette gestion populiste du logement. Et cela arrange tout le monde. »

Mohamed, la cinquantaine, nous accueille sur le seuil de son « deux-pièces cuisine ». Fièrement, il raconte comment il a construit de ses propres mains la maison dans laquelle il vit avec sa femme et ses cinq enfants. Sol cimenté, toit de tôle, murs de brique. Electricité et climatisation : « Tout le confort moderne », insiste-t-il. Rien ne semble contredire son contentement affiché, si ce n’est le bidonville qui s’étend tout autour de sa maison en un dédale de ruelles.

Construit dans les années 1990, au cœur de Bab Ezzouar, une banlieue de l’est d’Alger, ce quartier informel accueille trois cent cinquante personnes. Près de l’exutoire d’un égout de fortune, des ordures s’amoncellent. A l’arrière-plan, les cabanes branlantes d’hier se sont avec le temps transformées en solides baraques. Certaines d’entre elles, hautes de deux étages, ont des airs de petites maisons. Des familles nombreuses s’y entassent dans des pièces minuscules. Anciens paysans fuyant la misère rurale, mais aussi membres de la classe moyenne algéroise : commerçants, enseignants, policiers — comme Mohamed. Dans ces bidonvilles de fonctionnaires, « on ne vient pas s’installer parce qu’on est pauvre. Regardez le parking, il y a plein de belles bagnoles ! »

Il y a quelques années, Mohamed vivait encore chez ses parents. Avec sept frères, leurs femmes et leurs enfants : « Impossible de tous y rester. » Faute de pouvoir acheter un appartement ou d’en louer un — le loyer d’un deux-pièces dans une banlieue populaire équivaut au salaire minimum —, nombreuses sont les personnes désargentées, les jeunes couples surtout, qui se résignent à choisir la « voie royale » du bidonville. Royale car, à la faveur des opérations de relogement, il ne faut que cinq ans aux résidents des quartiers illégaux pour accéder au logement social, au lieu de vingt ans en moyenne. A l’échelle de l’agglomération, les surfaces occupées par l’habitat informel sont marginales. Mais ce circuit, connu de tous les Algérois, a contribué à étendre leur emprise.

De l’exode rural à l’exode sécuritaire

Le pouvoir algérien n’a pas mis un terme à la crise du logement héritée de la colonisation. A la veille de la guerre d’indépendance, cent vingt-cinq mille « Français musulmans » vivaient déjà dans des bidonvilles (4). Depuis, la situation a empiré, l’urbanisation rapide créant de fortes tensions sur le marché du logement. En quarante ans, la population d’Alger a triplé, par accroissement naturel mais aussi du fait de l’exode rural, auquel s’est ensuite ajouté un « exode sécuritaire ». Une décennie de violences (1991-2001) a en effet poussé nombre d’Algériens à chercher refuge dans la capitale.
Les années noires — et leur urbanisme de guerre civile — ont généralisé l’usage territorialisé du clientélisme. Le Front islamique du salut (FIS) et le FLN se sont livré un combat brutal pour le contrôle de la ville et de ses habitants, tentant de tirer un profit politique de l’augmentation soudaine de la demande de logements.

Elus triomphalement aux municipales de juin 1990, les représentants du FIS ont laissé sortir de terre des lotissements autoconstruits, sans acte de propriété et sans permis de construire. Ceux de Bab Ezzouar ont des allures de Far West : venelles balayées par des vents de sable ; rien, personne. Sinon une boulangerie et une mosquée en construction. Et de petits immeubles d’inspiration postmoderne mêlant couleurs ocres et pilastres grecs.

En 1992, après le coup d’arrêt porté au processus électoral, les délégués exécutifs communaux, des commis de l’Etat, reconduisent le système. Dans cette période marquée par la violence, ils continuent d’attribuer de nouveaux terrains à des habitants dont ils veulent s’assurer le soutien. Une condition de leur survie politique. Voire de leur survie tout court.

La manne urbaine attire toutes les convoitises

Depuis la fin de la guerre civile, la question du logement se pose avec plus d’insistance. Certes, M. Abdelaziz Bouteflika a entonné à son tour la ritournelle politique de tous ses prédécesseurs. Lors de sa campagne électorale de 2009, il s’est engagé à construire un million de logements en cinq ans, présentant « l’éradication de l’habitat précaire » comme l’une de ses priorités (5). Le bidonville de Bab Ezzouar a bien été détruit en juillet 2010, après relogement de ses habitants dans des immeubles neufs en périphérie de la ville. Mais à l’ouest de la capitale, sur les hauteurs de Bologhine, un quartier aux allures de favela abrite toujours des milliers de personnes à flanc de colline. Pour elles, rien n’est prévu ; et le flot des nouveaux arrivants ne tarit pas.

Les révoltes qui éclatent régulièrement dans les quartiers pauvres sont l’indice d’un délitement du « pacte » national qui a longtemps lié la classe politique à la population. Pour Nordine Grim, journaliste à El Watan, la crise du logement résulterait moins d’une distorsion entre l’offre et la demande que de l’inconséquence du pouvoir. « En Algérie, explique-t-il, il y a sept millions deux cent mille logements pour trente-quatre millions d’habitants. La taille moyenne des ménages étant de cinq personnes, on devrait pouvoir loger tous les Algériens avec un taux d’occupation très convenable. La crise du logement n’est pas seulement un problème de disponibilité. C’est surtout un problème de répartition. La vraie question, ici, c’est le clientélisme et la corruption. »

Au sein de l’administration, des réseaux proches du pouvoir s’affrontent pour le contrôle de la rente urbaine. M. Mohamed Larbi Merhoum en a fait l’expérience. Prix national d’architecture, il concourt en 2007 pour la construction d’un pôle universitaire à Alger. Classé premier à l’examen technique, son projet est écarté lors d’un second tour portant sur les conditions financières. Or, il est trois fois moins cher que celui du lauréat, un cabinet tunisien. « La différence entre eux et moi, c’est qu’ils exigeaient d’être payés à 90 % en devises et à l’étranger, alors que je demandais des dinars, en Algérie. » Il est en effet beaucoup plus difficile de vérifier où va l’argent une fois qu’il est sorti du pays. Une partie des paiements serait ainsi détournée et transformée en rétrocommissions.
Ayant relevé l’absence d’agrément du cabinet gagnant en Tunisie, M. Merhoum put porter un recours devant la Commission nationale des marchés. Le concours fut relancé, mais il en fut exclu de facto. Et le projet fut finalement attribué en 2009 à un bureau d’études sud-coréen… pour un montant deux fois supérieur à celui de l’architecte algérien.

La manne urbaine attise toutes les convoitises. Elle donne lieu à une géopolitique interne d’autant plus difficile à démêler que les responsabilités en matière d’aménagement sont mal définies. « Il y a une triple tutelle en la matière, nous explique M. Merhoum : celle du ministère de l’aménagement du territoire, celle du ministère de l’urbanisme et celle de la wilaya, la préfecture. Les trajectoires des uns et des autres, leurs ambitions personnelles, leur capacité à mobiliser les réseaux dans lesquels ils s’intègrent ont une grande influence dans la conduite des projets engagés à Alger. » Les rivalités pour le contrôle d’un territoire qui assure pouvoir et profits sont telles qu’elles se traduisent par la paralysie de certains chantiers. Quant aux élus locaux, « exclus ou compromis dans des logiques occultes, ils ne constituent jamais un contre-pouvoir ».

Rue Larbi-Ben-M’hidi (anciennement rue d’Isly), entre la cinémathèque et le théâtre national, le bâtiment inachevé du Musée d’art moderne d’Alger (MAMA) offre une bonne illustration de la façon dont la classe dirigeante instrumentalise la politique urbaine au service de ses intérêts particuliers. Au début de l’année 2006, le gouvernement décide d’ouvrir un musée d’art moderne — le premier du genre en Algérie, le second en Afrique — dans les anciennes Galeries de France, immeuble néomauresque du début du XXe siècle. Un concours national est organisé pour en désigner l’architecte. L’Algérois Halim Faïdi, médaillé de l’Académie française d’architecture, le remporte. Quand Alger devient capitale de la culture arabe en 2007, le ministère de la culture commande à M. Faïdi, dans l’urgence, une structure provisoire. Le reste, promet-on, viendra plus tard.

L’architecte s’attelle à la tâche et conserve dans ses cartons le projet portant sur l’ensemble du site. Mais, passé l’inauguration, les travaux ne reprennent pas. « Actuellement, il n’y a même pas de bureau sur site pour le directeur ni de réserve pour stocker les œuvres. Les normes de sécurité ne sont pas respectées, que se passerait-il en cas d’incendie ? Dans de telles conditions, comment espérer accueillir des collections venant de musées étrangers ? Au ministère, on fait croire aux Algériens que le MAMA est un musée, alors qu’au mieux ça n’est qu’une galerie ! Tout ça n’est que de l’affichage, du trompe-l’œil ! » Alger la Blanche est devenue la scène d’un théâtre d’ombres. Derrière le paravent immaculé de la révolution, l’oligarchie au pouvoir a tiré les fils d’un tissu urbain dont ne subsistent que des lambeaux décousus.
Allan Popelard et Paul Vannier.

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