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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).
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Mourad PREURE et Jean-Louis LEVET au magazine littéraire L’IVRESQ autour de leur livre « France – Algérie. Le grand malentendu »

Posté par mouradpreure le 22 janvier 2014

 Bienvenue sur mon Blog dans FORUM D'ALGER EMERGY P121107-01

1/ Dans votre ouvrage « Le grand malentendu », vous racontez une terre commune de l’Algérie colonisée sans animosité ni préjugés d’un passé de deux enfants : un algérien de la Casbah et un pied-noir complètement séparé par l’histoire. Comment se fait une telle écriture ?

Mourad PREURE : Le point de départ est fait de profondes affinités, d’un besoin aussi de confronter ses vérités avec celle de l’autre. On est dans la question essentielle de l’altérité, de la représentation de l’autre. Je crois qu’il est important de se dire : laissons l’autre parler, dire et argumenter ses vérités, écoutons-le, et, comme un funambule, rester toujours en équilibre, défier la pesanteur, avancer, toujours avancer, remporter challenge après challenge. Cet équilibre n’est-il pas au fond notre identité réelle (comme le vélo ne tient en équilibre que dans le mouvement), car ne sommes-nous pas nous-mêmes, dans un environnement ouvert où les frontières n’ont plus guère de sens, luttant sans cesse contre des forces contraires, comme un navire dans la tempête pour trouver notre équilibre ?

Mourad PREURE et Jean-Louis LEVET au magazine littéraire L'IVRESQ autour de leur livre

Nous ne sommes en soi ni bons, ni mauvais, ni forts, ni faibles, ni beaux ni laids, tout ce que nous sommes nous le devenons par ce que nous faisons en puisant dans les ressources de notre intelligence et de notre imagination. Nous ne sommes que dans et par notre capacité à ne pas nous dissoudre dans notre environnement hostile et changeant, dans notre capacité à imposer notre propre mouvement. Nous sommes en tant que nation, mais aussi en tant qu’individus, un système complexe en interrelations multiples avec son environnement turbulent, en changement permanent, par nature entropique, porteur de désordre. L’identité provient de siècles lointains de valeurs et de représentations symboliques sédimentées ; tout ceci, cette conscience de soi, confronté en permanence à un environnement par nature hostile est mis en demeure de trouver les voies pour survivre ; c’est ce qu’on appelle la caractéristique d’homéostasie. L’identité n’existe pas en soi, c’est cet équilibre sans cesse mis en jeu, sans cesse remis en cause, s’enrichissant en permanence de cette interrelation de cette lutte perpétuelle. L’Algérianité, pétrie dans l’Amazighité et la civilisation arabo-musulmane, chargée des embruns de cette Méditerranée impétueuse et si imprévisible, est la résultante de cet élan vital, de cette lutte sans fin que mène notre peuple depuis des millénaires, qu’il mène contre tous les conquérants que fascina un jour cette terre magique. Et de fait écouter l’autre, échanger avec lui sereinement c’est être, c’est trouver sa place dans la grande compétition darwinienne le maelstrom qu’est aujourd’hui la réalité internationale. Jean-Louis est mon ami, issu de ma terre, je l’ai vu pleurer dans sa maison natale retrouvée, j’en ai été ému. Il aime sincèrement l’Algérie, par conséquent il ne peut être considéré comme un étranger, et c’est ce que pensent les universitaire sétifiens, sa ville natale, qui l’ont accueilli avec fierté comme conférencier. La divergence de nos destins mais aussi de nos origines profondes marque nos discours et nos attentes. L’écriture ici est un dialogue dans toute sa profondeur, dans toute sa vérité, fut-elle impitoyable parfois. Cela était difficile, mais je trouve que le résultat en valait la peine, nous avons produit du sens, et c’est ce que nous voulions absolument.

Jean-louis Levet : c’est d’abord un long processus personnel : le retour quarante ans après le départ de ma famille, dans mon pays natal, sortir progressivement mon enfance d’un lointain exil, refaire le lien entre le passé et le présent, dépasser le choc des émotions complexes. Puis une relation d’une véritable amitié construite avec Mourad dans la durée, qui m’a, qui nous a permis de nouer un dialogue fondé sur la franchise, le respect de l’Autre, un énorme travail d’analyse, de documentation, de mobilisation et de confrontation de nos propres savoirs et expériences ; avec dès le départ le souci partagé de nous projeter dans le futur.Montrer qu’il est possible de sortir de cinquante ans de blessures rentrées tant du côté des Français d’Algérie que de celui des Algériens, afin de penser un avenir commun.

Concrètement, plusieurs années de dialogue entre nous, puis durant deux ans ‘2010/2011, des échanges tant oraux que par écrits. Des week-end entiers à la maison à travailler ensemble, à confronter nos analyses, 900 pages à l’arrivée, puis un travail à nouveau d’écriture durant plusieurs mois, pour arriver à un format plus « standard » de 300 pages. Sans oublier un éditeur – Jean-Daniel Belfond – qui nous a fait confiance, et l’amitié et le professionnalisme de Stéphane Bugat qui nous a accompagné tout au long du chemin. Car dès le départ je pensais que c’était nécessaire. J’insiste ici sur la relation d’amitié que Mourad et moi avons construite ; elle est exceptionnelle et elle a pris une grande place dans ma vie.

2/ Néanmoins, vous racontez 130 ans de colonisation, ce que la France réserve aux Harkis, aux pied-noirs, à l’intégration, à l’émigration, à l’Algérie après l’indépendance jusqu’à faire une prévision sur la relation dans l’avenir entre la France et l’Algérie… comment peut-on accomplir un tel labeur ?

Mourad PREURE : Au départ c’est un élan du cœur qui a porté ce travail. Beaucoup de questions prégnantes envahissent en effet le discours, certaines sont particulièrement douloureuses pour le fils de pied-noir qu’est Jean-Louis. Nous avons fait le choix de ne pas rechercher le consensus, de ne pas être complaisants, d’accepter nos divergences, de seulement les argumenter et montrer que cela n’empêche pas d’imaginer un avenir commun. L’exercice est en effet difficile mais porteur. La réalité du fait colonial est appréciée à travers un prisme différent par chacun d’entre nous autant d’ailleurs que ce qui s’est passé après l’indépendance en Algérie et en France concernant l’Algérie. Enfant, j’ai vécu la guerre en tant que fils de moudjahid, en tant qu’Algérien surtout, vivant dans un système inégalitaire et injuste. Jean-Louis appartient à une famille de petits fonctionnaires qui entretenaient de bonnes relations avec les algériens –Jean-Louis a gardé des amis d’enfance qu’il revoit aujourd’hui encore- et qui est partie bien après l’indépendance. Il n’a pas compris, enfant, son arrachement à la terre natale et y reste attaché. Mais l’actualité nous interpelle l’un comme l’autre et nous avons, sans pour autant nous faire violence, tenté de mettre en perspective cette réalité complexe. Car les liens sont forts, et la définition même de la société demande à être remise en cause. Aujourd’hui la société française comporte une part de société algérienne et inversement. Zidane a été longtemps la personnalité préférée des Français, avant l’Abbé Pierre, l’équipe nationale algérienne de football comprend majoritairement des citoyens français. Nous sommes dans la complexité avec une accélération du changement aujourd’hui et de l’interdépendance. Nous devons nous définir dans ce monde de plus en plus complexe où les frontières –voyez la télévision satellite, internet, les réseaux sociaux !- n’ont plus vraiment de sens. Ainsi, paradoxalement la patrie ne trouve plus d’espace où nicher que les cœurs. On est l’enfant de la patrie que l’on aime. Les turbulences du présent accentuent cet effet tourbillon qui exige de nous sans cesse de produire du sens, de réétalonner nos compteurs, car sans cela nous ne comprendrions pas le changement.

Jean-louis Levet : fondamentalement le désir profond d’une contribution à une réconciliation entre nos deux pays et la compréhension partagée que nos deux pays ont besoin l’un de l’autre pour maîtriser leur avenir, dans une mondialisation chaotique traversée par des mutations puissantes que nous analysons dans notre livre.

3/ Comment peut-on accorder deux voix dans un même récit quand on sait que la vision d’un Français de par son vécu colonial est immanquablement distincte de celle d’un Algérien colonisé ?

Mourad PREURE : Nous avons dans la première partie du livre évoqué nos enfances, nos perceptions respectives de l’Histoire qui se déroulait sous nos yeux d’enfants et dont nous étions parmi les acteurs essentiels sans même nous en rendre compte. Je me suis étonné dans le livre de ce que les pieds noirs se soient situés dans l’étroite perspective d’un petit siècle au lieu de s’approprier l’histoire plusieurs fois millénaire de la nation algérienne, qu’ils se soient enfermés, enferrés dans l’étroit corset du fait colonial, dans la sublimation de la mère patrie française, s’aliénant toute possibilité de s’inscrire dans la puissante perspective historique du mouvement de libération nationale. Je me suis corrigé un peu, considérant le défaut de visibilité de l’individu par rapport à la collectivité, la force du groupe. Mais le juif lambda soutenant le décret Crémieux est-il vraiment faiseur d’histoire, ou n’est-ce qu’une dérisoire goute d’eau portée par l’élan du groupe, composant malgré tout la force de la vague qui se fracasse sur le roc, finissant par le dissoudre ? Camus le rend bien, l’absurde caractérise la condition de cette communauté venue sur une terre qui n’est pas la sienne, une terre qu’elle a appris à aimer sans aimer pour autant ceux qui y vivent depuis des millénaires. Le péché originel des pieds-noirs est d’avoir aimé la terre mais pas les gens, c’est d’avoir refusé la perspective de vivre ensemble sur cette terre, c’est, pour reprendre un pied-noir cité par Vergès, refusé que les musulmans soient des égaux. Mais cinquante ans nous séparent de la conclusion de cette tragédie et nous avons estimé qu’il nous revenait de témoigner pour les générations à venir, mettre en perspective, explorer l’avenir. Car pour faire l’avenir, il faut tout d’abord le rêver.

Jean-louis Levet : personnellement, dès le départ, je ne voyais pas où pouvait être la difficulté,  à partir du moment où notre dialogue allait être fondé sur l’écoute de l’Autre, l’acceptation que nous partions de trajectoires de vie très différentes et que nous devions aborder tous les sujets, y compris les plus difficiles  et surtout  la conviction que ce qui nous réunissait était plus fort que ce qui pouvait nous séparer. Bien sûr, nous avons sur certains sujets des analyses très différentes, voire opposées. Parfois même, je ne le cache pas, certains propos de Mourad m’ont fait mal, au plus profond de mon être. Je considérais même que certains étaient injustes. Mais ses propos n’étaient jamais destinés à m’agresser ; c’était aussi à moi à me distancier par rapport à mes propres sentiments, à comprendre les raisons qui amenaient Mourad à tenir de tels propos. Chacun de nous je crois a dû faire dans le même temps, un important travail sur soi. Car dans ce livre, nous nous engageons totalement ; ce n’est pas seulement un dialogue entre deux intellectuels aux disciplines complémentaires, mais entre deux personnes qui mobilisent leur vie. Clairement, les deux hommes que nous sommes aujourd’hui  ne sont plus tout-à-fait les mêmes que ce que nous étions au début de notre dialogue.

4/ Vous arrive-t-il d’être lésé dans la réalité des choses lorsque la version de l’un est nuancée, voire différente de la version de l’autre ?

Mourad PREURE : Pas vraiment car nous n’avions pas cherché le consensus comme je l’ai dit plus haut. Il fallait faire preuve l’un comme l’autre d’empathie, comprendre que l’autre n’est aussi que par les représentations et symboles sédimentés en lui. Il faut l’accepter pour ce qu’il est. Il est solidaire aussi des blessures de sa communauté et vit ces blessures comme autant d’injustices qu’il lui tient à cœur de réparer.

Jean-louis Levet : non pas du tout ; bien au contraire. Un parcours bien sûr difficile, mais c’est parce qu’il est difficile, qu’il est mutuellement enrichissant. Je crois qu’il y a aussi un autre élément à prendre en compte que nous partageons ; c’est le fait, pour reprendre les propos d’Albert Camus, que « le destin des pauvres est de disparaître de l’Histoire sans laisser de traces ». Le Français d’Algérie que je suis, issu de plusieurs générations nées en Algérie, modestes, très travailleuses, jusqu’à ma mère institutrice, ne peut être que sensible à l’injustice, qui a été ma valeur fondatrice. Tout comme Mourad, et probablement encore davantage pour lui.

5/ Cette double voix est probablement un travail de mémoire truffé de souvenirs. Est-elle sereine ? Ou emplie de tumulte ? De passion ?   

Mourad PREURE : Beaucoup de passion surtout, parfois contenue, parfois libérée par le poids des vérités que nous avions mis sur la table. La loi Warnier, le Senatus Consulte ont désarticulé la société algérienne en substituant une organisation territoriale à l’organisation tribale traditionnelle. La plus grande violence, le plus grand crime du colonialisme, fut à mon avis l’effacement de la mémoire. L’Algérien est quelqu’un que vous emmenez au cinéma. Vous coupez les deux-tiers du début du film, vous lui projetez le dernier tiers et vous lui demandez de comprendre. Cette violence absolue infligée à la société explique les convulsions post-indépendance. A cet égard il faudra faire un jour le bilan du colonialisme, de tous les colonialismes. On comprendra les traumatismes et leurs effets déstructurants sur les pays colonisés, africains notamment, et l’incapacité de ces pays à se construire un avenir dans un monde compétitif et impitoyable.

Jean-louis Levet : Tout cela à la fois. S’engager pleinement dans ce dialogue a signifié  pour moi et pour nous deux bien entendudès le départ combiner et trouver un équilibre entre émotion, passion et raison.Tout à la fois, je redécouvrais mon pays natal, avec mon regard d’homme d’aujourd’hui et les souvenirs et les émotions profondément enfouis en moi. Je m’ouvrais à de nouvelles réalités et à la parole de Mourad, et j’essayais de mobiliser des centaines de documentaires, d’ouvrages, de témoignages sur le passé de l’Algérie, de la présence de la France en Algérie ; et puis ensuite faire un lien entre le passé récent, le présent et le devenir entre nos deux pays. Probablement au bout de ce processus complexe ai-je acquis une certaine sérénité, que je ne pouvais pas vraiment avoir, tant que je gardais au plus profond de moi ma petite enfance vécue en Algérie et tout ce que j’ai pu absorber du vécu de mes parents, de mes grands-parents, de ma famille en général qui ont vécu le départ comme un arrachement profond, une blessure qui n’a jamais guéri. Dans nos échanges qui ont commencé bien avant la réalisation de notre livre, la parole de Mourad, son questionnement, son esprit libre, son écoute attentive et amicale, ont été pour moi très importants dans ma réappropriation de mon pays d’origine.

6/ Comment la France et l’Allemagne ont pu dépasser le lourd passé entre eux ? Autrement dit, cinquante ans après pourquoi les politiques français maintiennent une position ferme, voire « arrogante » à l’égard d’un pays ami qui tend la main quand on sait que certains Français eux-mêmes témoignent de la torture et des dépassements lors d’une Guerre qui a marqué le temps?

Mourad PREURE : On a pensé utile en France de vider l’indépendance algérienne de toute substance. Un travail de communication systématique et soutenu s’est acharné à convaincre les algériens de trois choses : (i) la Nation algérienne est de création récente, (ii) la France a remporté une victoire militaire sur le F.L.N, (iii) la gestion de l’Algérie post-indépendance est un échec absolu. Ces trois idées vont ensemble et se nourrissent l’une de l’autre. Tout ceci a pour intérêt d’amoindrir la légitimité du combat libérateur d’une part, d’autre part, la faillite de la gestion de l’Algérie par les Algériens souligne bien tout l’intérêt qu’il y avait pour eux de ne pas contester l’ordre colonial, de le laisser perdurer.Pour la première fois dans l’histoire, le vainqueur d’une guerre, dans un acte magnanime et totalement saugrenu, aura ainsi abandonné au vaincu le territoire convoité, allant même jusqu’à déplacer une colonie de pieds-noirs dans la précipitation, dans des conditions épouvantables, allant même jusqu’à abandonner à leur sort les supplétifs qui au péril de leur honneur et de leur vie ont trahi leur peuple pour se mettre à son service. J’ai récemment dans un article publié sur le Soir d’Algérie complété les démonstrations que j’ai faites sur le sujet dans le livre et montré l’absurdité de telles affirmation qui sont néanmoins très présentes dans les discours, y compris d’intellectuels algériens abusés par la puissance de la production intellectuelle sur le sujet en France, notre histoire s’écrivant singulièrement le plus souvent chez l’ancienne puissance coloniale davantage que chez nous. Ainsi, j’ai démontré qu’il s’agissait d’un conflit de type asymétrique, que cette guerre a été remportée indiscutablement par le F.L.N[1]. La guerre d’Algérie est d’ailleurs l’un des conflits asymétriques les plus caractéristiques. Pour répondre aux deux clowns grotesques, s’arrogeant le titre (on ne le leur contestera pas) de dépositaire de cette mémoire coloniale si tourmentée, on s’en rend compte, qui en sont venus même jusqu’à nous faire des bras d’honneur. J’ai répondu que ce bras d’honneur, pitoyable expression d’un inconsolable dépit, fallait-il peut-être le faire sur le terrain, durant la guerre d’indépendance, en remportant une victoire sur les algériens, en restant en Algérie malgré la volonté des Algériens. Quant aux exactions commises par le colonialisme, personne de sérieux n’oserait encore ni les nier, ni en minimiser l’horreur.

7/ Est-ce que la mémoire de la misère coloniale reste vivace dans l’esprit de l’Algérien et dans la conscience du Français sachant que quelques passage du livre évoquent les « bienfaits » coloniaux ?

Mourad PREURE : Le colonialisme a été une extrême violence, un viol infligé à la nation algérienne dont il a compromis le développement historique. Il n’a eu aucun effet positif. Nous avons divergé sur certains points que Jean-Louis –et on ne peut pas le lui reprocher- aborde sincèrement avec le cœur. On ne doit pas oublier qu’il est le fils d’une institutrice très impliquée et aux grandes qualités humaines. Les longues conversations que j’ai eu avec lui m’ont convaincu que sa famille n’a jamais vraiment intégré le fait colonial. C’est pourquoi elle est partie trois années après l’indépendance, car elle se trouvait surtout décalée par rapport aux changements à l’œuvre en Algérie. Pour ce qui me concerne en tant qu’Algérien, je considère que nous avons mené une guerre d’indépendance, que nous l’avons gagnée, un point c’est tout. Nous n’avons que faire de la rancœur et de la haine. Il importe plus que tout aujourd’hui de projeter notre pays dans le futur pour le mettre en phase des challenges structurants du siècle qui s’ouvre. Pour citer notre poète Bachir Hadj-Ali, paraphrasant Aragon, dans un de ses magnifiques poèmes : « Nous n’avons pas de haine contre le peuple français. »

Jean-louis Levet : dans notre livre, je fais par plusieurs analyses une différence claire entre le système colonial, fondamentalement injuste,  source d’écrasantes inégalités sociales, allant à l’encontre même des principes républicains et universels  mis en avant par la France, et les Français d’Algérie dont l’immense majorité était de condition modeste. De même au niveau de l’individu que je suis, je ne peux pas considérer que ma mère et mes tantes qui étaient de jeunes institutrices pleinement engagées et passionnées par leur métier ont participé et bénéficié de ce système colonial ; pas plus que mon père qui a travaillé dur pour contribuer à installer le téléphone dans la région de Sétif, où mes grands-parents qui ont cultivé durant leur vie quelques hectares de terre, pour finalement les perdre après plusieurs invasions de sauterelles. Et enfin perdre leur maigre bien en quittant l’Algérie en 1962, pour être accueilli de la façon que  l’on connait en France. Le travail d’investigation que j’ai fait tout au long de notre échange m’a d’ailleurs permis de mieux comprendre ce système colonial, ses origines, son mode de fonctionnement, d’avoir une vision plus complète, plus concrète, des dégâts qu’il a pu exercer sur ce pays et sa population très diverse. Et ainsi de mieux comprendre les propos de Mourad sur cette question.

8/ Est-ce une utopie le fait que vous vous vouliez repenser un avenir commun quand on sait que la plaie de la Guerre est saignante par des témoins qui sont encore vivants ? 

Mourad PREURE : Absolument pas. Il faut imaginer l’avenir, le rêver comme je l’ai dit plus haut. Notre jeunesse veut remporter des challenges, elle veut se construire sa légende, égaler les réussites de ses ainés, porter comme eux haut l’Algérie. Elle a besoin de rêver et réaliser ses rêves pour en être fière à son tour. Il faut projeter dans le futur la symbolique novembriste et l’inscrire dans une perspective de compétitivité, de culte de l’excellence, d’innovation. Notre peuple est un peuple de gagnants, ils ne faut surtout pas travestir son cri de guerre en gémissement. La France est aussi la patrie de Jeanson, des Porteurs de valises, du général de la Bollardière, de Voltaire, de Sartre et de Camus. La France est une grande Nation qui a les ressources morales et l’incrément de vision nécessaires pour construire une relation qualitativement nouvelle avec l’Algérie, ouverte sur le futur. Il nous faut réévaluer nos ambitions et poser en termes nouveaux la question de notre futur avec elle. Je suis sûr que nous trouverions un écho favorable, nonobstant quelques vents contraires.

Jean-louis Levet : si une utopie c’est chercher, de façon lucide,  à donner vie à un futur possible et souhaitable, alors oui c’est une utopie que de proposer un avenir commun aux Algériens et aux Français. Si une utopie c’est penser qu’il suffit de croire en un avenir meilleur pour qu’il arrive, alors non, Mourad et moi, nous ne sommes pas dans l’utopie. C’est précisément parce que nous partageons un passé douloureux, que de nombreuses personnes qui ont vécu cette tragédie de la guerre sont toujours là, qu’il est du devoir de notre génération, donc leurs enfants, de nous saisir de ce passé, dans toute sa complexité, de l’inscrire dans le présent, et de montrer qu’un avenir non seulement est possible, mais qu’ il est indispensable à nos deux pays. Il s’agit de produire du sens, dans ses deux acceptions : comprendre pour partager et proposer des orientations pour agir ensemble.

9/ Comment a été perçu votre ouvrage chez les Algériens ? Chez les Français ? Et les politiques des deux pays ? 

Mourad PREURE : Bien perçu en général pour ce que j’en sais. C’est une expérience originale qui a aussi une vertu pédagogique. Nous sommes assez contents de l’accueil fait à notre livre autant en France où il a été publié aux éditions de l’Archipel, que je voudrais remercier pour son soutien, qu’en Algérie où Emergy Editions l’a publié.

Jean-louis Levet : Notre livre a été l’un des rares pour ne pas dire le seul parmi tous les ouvrages sortis en France au cours de 2012, année anniversaire du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, à traiter, en perspectives, l’ensemble des questions qui se posent à nos deux pays, tout en prenant en compte l’environnement mondial, et à proposer un véritable plan d’actions pour un partenariat structurel, s’inscrivant dans la durée, entre l’Algérie et la France, sans faire l’impasse sur les blocages et les obstacles de toute nature. Et à travers un dialogue direct, franc, entre nous deux, un Français d’Algérie et un Algérien musulman. Cette double spécificité de notre ouvrage explique, je pense, le fait qu’il est perçu très positivement en France à la fois par les médias et les personnes qui l’ont lu. A travers les nombreux débats que j’ai pu avoir depuis maintenant près d’un an, relancés lors de la visite de François Hollande à Alger, mi-décembre dernier, les échanges ont toujours été très positifs sur le livre. Nous avons aussi la prétention de penser, Mourad et moi, que nos suggestions ont alimenté positivement la réflexion de nos gouvernants, et de nos élites intellectuelles et économiques. A la suite de la signature d’une « déclaration d’amitié et de coopération » signée à Alger le 19 décembre dernier par les deux Présidents, un travail est en cours pour donner corps à cette ambition partagée : grâce à notre livre, Mourad et moi sommes aujourd’hui en mesure d’y apporter notre contribution. Et ça, c’est une grande joie !

10/ Le geste de François Hollande, à sa venue en Algérie, de reconnaître quelques crimes coloniaux devant la chambre algérienne est-ce en soit suffisant pour clore l’histoire de part et d’autre et passer, enfin, à un avenir fortement amical entre les deux pays ?

Mourad PREURE : Pour donner un futur aux relations algéro-françaises il faut traiter sereinement de la mémoire. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans une approche victimaire car après tout nous avons mené et remporté une guerre libératrice comme je l’ai montré dans l’article que j’ai publié sur le Soir d’Algérie évoqué plus haut. Pour autant, la France ne peut pas banaliser le fait colonial ni, encore moins, lui trouver des vertus. Je pense que François Hollande –qui doit tenir compte aussi de son opinion publique- est sur la bonne voie. Je le crois sincère et ambitieux sur la question. En effet De Gaule et Adenauer ont montré que deux hommes visionnaires et courageux peuvent accélérer les changements à l’œuvre dans les esprits et rétablir les ponts malgré les blessures, ouvrir des perspectives pour l’avenir. Je pense que l’Algérie doit affirmer son ambition de figurer parmi les puissances majeures et poser sur cette base la question de ses relations futures avec la France. Sans grande ambition il ne peut y avoir de grand dessein, de grande réussite. La balle est dans notre camp, cela me semble incontestable, et nous avons les moyens d’une grande ambition.

« France – Algérie. Le grand malentendu » a été publié en 2012 par les Editions de l’Archipel, Paris et EMERGY Editions Alger. Il est disponible dans les librairies en France, sur le site de la FNAC, Amazon.com notamment. Il est disponible dans les librairies en Algérie au prix de 1300 DA.

 


[1] « Mais qui donc de la France ou du F.L.N a remporté la guerre d’Algérie » M. Preure, In Le Soir d’Algérie du 16/12/2012. Lien : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/12/16/article.php?sid=142777&cid=41

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