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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).
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Le dramaturge et metteur en scène Slimane Benaïssa : « Il n’y a pas d’intellectuel ni d’engagement possible sans liberté»

Posté par mouradpreure le 31 janvier 2014

Le dramaturge et metteur en scène Slimane Benaïssa : « Il n’y a pas d’intellectuel ni d’engagement possible sans liberté» dans LITTERATURE, ARTS, CULTURE Slimane_Facebool

 - Quel est votre regard sur le rapport de l’intellectuel à la société algérienne ?

  Une société aussi riche culturellement que l’Algérie est très difficile à aborder dans son ensemble. D’abord, il faut connaître au moins deux ou trois langues dialectales pour être en rapport avec ses profondeurs.

Quand j’étais en France et que je me suis mis à écrire en français, j’ai pris conscience d’une chose qui est à mon avis très importante. J’ai découvert que la langue française me donnait l’expérience du peuple français. C’est-à-dire que quand je dis le mot liberté, il est chargé du poids de l’expérience historique de la France. Quand je dis houria ça désigne toujours la liberté, mais le sens n’est pas le même parce que l’expérience historique diffère. En essayant de critiquer la situation algérienne en langue française, j’ai trouvé que j’accablais ma société parce que je la critiquais avec une langue qui a une expérience historique beaucoup plus vaste que celle de mon peuple.

Pour nous qui sommes bilingues, nous sommes nés dans un milieu et nous sommes allés faire nos études dans un autre. Comment faire bénéficier la société algérienne, notre milieu d’origine, de nos études ? C’est toute la question. Cela a nécessité un travail de réflexion sur moi-même d’abord. Ensuite, j’ai pu établir le lien entre les deux sociétés, celle de mon origine et celle de ma formation, pour parler indifféremment au peuple français à qui j’ai des choses à dire, puisque nous avons une histoire commune, et au peuple algérien qui est le mien.

  - Et vous avez trouvé une réceptivité au sein des deux auditoires…

Oui, bien sûr. Dans l’observation de sa société, il y a deux choses à éviter avec soi-même et avec les autres : l’exotisme et le folklore. Je n’aime pas voir dans certaines émissions diffusées par la télévision algérienne ce regard exotique sur le folklore des communautés chaouia, kabyle ou du sud, comme si l’animateur ou l’animatrice était inscrit(e) dans l’universel par naissance. Ce type de regard est à bannir absolument. Il faut avoir un regard serein de l’intérieur, dans le sens où l’on ne doit pas du tout être en conflit avec soi, parce qu’être en conflit avec son peuple c’est d’abord être en conflit avec soi-même. Etre serein pour regarder et parler tranquillement de ce qui est nous et être capable d’en déchiffrer les codes. Si on ne tient pas compte de ces facteurs, on ne peut pas arriver à une analyse correcte de la société. Souvent, même avec des outils élaborés, on a du mal à savoir ce qui se passe réellement, parce que la société est par essence en perpétuel mouvement, en mutation permanente, et qu’il faut tenir compte de cette dynamique.

  - Parce que, peut-être, le pouvoir a su déceler ces codes, ce que les intellectuels n’ont pas pu faire…
Il ne faut pas accorder au pouvoir plus d’intelligence qu’il n’en a. La différence avec les intellectuels, c’est que lui a les moyens et le pouvoir (sourire). Le pouvoir c’est comme l’amour, il est parfois aveugle. Les intellectuels sont dans la critique, donc dans la vigilance et cela exige de la lucidité. Pour l’intellectuel, le pouvoir est un élément de l’analyse, pas plus. L’essentiel pour les gouvernants, dans toutes leurs analyses, c’est leur pouvoir. Donc nous avons deux attitudes, deux façons de penser complètement différentes. Dans le domaine de la pensée, le pouvoir ne peut pas nous brouiller les cartes, il ne peut qu’empêcher la diffusion de nos idées quand elles lui déplaisent.

  - Il y a aussi ce facteur de distance de la société : le pouvoir sur un bord, la société sur un autre et, quelque part, les intellectuels qui pataugent un peu entre les deux rives…
  D’abord, il y a différentes catégories d’intellectuels. L’armée a ses propres intellectuels, très bien formés, qui travaillent au sein de l’institution et leur réflexion va dans le sens des exigences de cette institution. Les services spéciaux, qu’on appelle DRS, ont leurs intellectuels, également choisis, formés et préparés. Restent les intellectuels de la société civile qui, à mon avis, sont à l’image de cette même société civile qui n’a jamais été organisée, qu’on a empêché de s’organiser. Donc, chacun d’entre nous est un intellectuel citoyen et solitaire ; il n’a pas pu s’organiser ni se confronter à ses confrères, alors que c’est cela même le rôle des intellectuels dans une société civile, c’est-à-dire se mettre ensemble pour promouvoir et développer les valeurs essentielles pour le pays, la solidarité et la citoyenneté. Leurs réflexions nourrissent la réflexion générale.

L’intellectuel de l’armée pense en fonction de l’armée et l’armée est celle du peuple ; celui du DRS pense en fonction du DRS et le DRS pense «l’intérêt» du peuple. Quant aux  intellectuels civils, ils pensent en fonction du peuple. On voit là que ce qui peut nous diviser, c’est l’idée qu’on a du peuple. Dans une société équilibrée, ces rôles devraient être complémentaires et même s’ils se contredisent, cela peut être bénéfique.

Mais comme l’idée d’identité du peuple et le projet définissant la société sont inexistants, les divergences entre ces trois catégories d’intellectuels virent au conflit ; la parole est à celui qui a le pouvoir. Tous les pouvoirs du monde, quel que soit leur système politique, se posent la question de la gestion des intellectuels. Dans toute l’histoire de l’humanité, la pensée a été difficile à gérer par les politiques. Un jour, quand j’étais directeur du Théâtre régional d’Annaba, je reçu un ballet russe. Au moment de ramener les membres du ballet dans leurs hôtels respectifs (ils étaient 42), les danseurs sont partis en bus et j’ai raccompagné trois musiciens, dont un accordéoniste qui parlait un peu français. Comme c’était la dernière soirée, j’ai voulu offrir du vin à tout le monde. Mais le chef de la troupe me dit : «Pas pour les danseurs.»

J’ai dit à l’accordéoniste : «C’est bien dommage, les danseurs rentrent demain, ils auraient pu goûter le vin algérien.» Il m’a répondu : «Oh, vous savez, on n’aura jamais le pouvoir qu’on veut et ils n’auront jamais les artistes qu’ils désirent.» Cette définition, que j’appelle la logique de l’accordéoniste, est exactement la même dans tous les pays.

  - Il se trouve que l’intellectuel au service du pouvoir remplit bien son rôle en produisant, entre autres, toute la littérature en faveur de la mission pour laquelle il a été engagé, alors que l’intellectuel civil pêche par son manque d’engagement en faveur de la défense des valeurs de citoyenneté, de solidarité… Vous disiez qu’on l’en empêche, certes, mais n’y a-t-il pas aussi une part de démission volontaire ?
  Ils nous demandent une combativité énorme. Une combativité pour garder notre liberté. Il n’y a pas d’intellectuel sans liberté et il n’y a pas d’engagement possible sans liberté. Dans nos sociétés, il faut avoir le talent de défendre sa liberté et son talent. On n’est pas uniquement un talent qui s’exprime, on nous oblige à avoir en plus un énorme talent pour défendre son expression. Beaucoup ont essayé, j’en ai vu qui ont tenté d’être libres, mais ils n’ont pas supporté leurs conditions de vie, avec énormément d’obstacles et de problèmes. Et la tentation est là. Combien de fois j’ai vu des millions de dinars me passer sous le nez sans fléchir tout en pleurant le pays, alors qu’aujourd’hui un écrivain qui se balade avec sa fiche d’impôts pour montrer aux gens ce qu’il gagne. On s’en fout de ce que gagne un auteur, le public comptabilise ce qu’il lui apporte. L’art, par principe, est hors de prix et tout prix qu’on lui attribue est arbitraire et définie par une économie de l’art, un marché. Souvent, ceux qui se vendent bien ont un génie commercial plus qu’artistique. Etre artiste, c’est dormir parmi les rêves et se réveiller entouré de cauchemars et se dire : je vais écrire toute la journée pour retrouver mes rêves. Au milieu de cette dialectique, j’ai toujours subi les impôts non comme une gloire ou comme un signe de ma gloire, mais comme une souffrance qui creuse mes finance peut-être, mais grandit mon honneur.

- Il y a ce courage de dire non à la tentation et donc à la compromission…

Ce n’est pas du courage ou de la simple éducation, c’est quelque chose de plus profond  chez l’individu qui le pousse à résister et à trouver une formule pour passer outre et faire son chemin. Cette exigence s’appelle conviction. De plus, celui qui est au pouvoir a du temps, alors que nous, artistes, ne disposons pas de ce temps. Une idée qui naît aujourd’hui doit être réalisée aujourd’hui. Si les détendeurs du pouvoir nous retardent, les idées s’envolent. Mon expérience m’a appris qu’il faut avancer avec un minimum de cinq projets prêts à être réalisés. Si on me retarde sur un projet ou deux, je gagne sur le troisième. La censure, aujourd’hui, c’est de retarder, de tuer par usure un projet ; et nous, plus nous voulons accélérer la cadence, plus le pouvoir nous répond par l’inertie. Ce n’est pas la lutte du pot de fer contre le pot de terre, c’est la lutte de l’enthousiasme contre le «j’m’enfoutisme» !

- Vous dites dans un de vos textes, je cite : «Ce sont les politiques qui décident du sens que doit avoir et prendre une réflexion et non la réflexion qui doit nourrir la politique. Dans ce rapport inversé, les intellectuels, dans leur majorité, ont été contraints par les circonstances à être au service du pouvoir et ont usé leur énergie à tenter de justifier intellectuellement toutes les aberrations politiques commises.» Est-il donc question aujourd’hui d’un silence complice et de démission volontaire de la part de cette crème de la société et non pas le seul fait du prince qui est à blâmer ?
 

Ceux qui n’ont pas voulu jouer ce jeu-là se trouvent à l’étranger. Savez-vous combien d’intellectuels algériens on compte à travers le monde ? A Montréal, quand je remplis une salle de 500 personnes, ce sont 500 Algériens de niveau bac+5minimum. Savez-vous que l’inventeur de la graphie arabe sur ordinateur est Algérien ? Il a vendu le procédé à IBM et vit de ses royalties. Et ce n’est qu’un exemple parmi des milliers…

  - Comment la poigne du pouvoir a-t-elle eu raison de l’engagement des intellectuels ?
  Nos pouvoirs ont été très durs et ont su mettre les intellectuels les uns contre les autres. Le problème, c’est que ce sont les intellectuels eux-mêmes qui assassinent «intellectuellement parlant» l’intellectuel. La division arabophones-francophones, par exemple, a été à l’origine de bien des maux. Le conflit est né de cette division. Là où il y avait un champ de conflit, le pouvoir a tout fait pour l’encourager, se disant : «laissons-les s’entretuer». Quel est le créateur algérien qui a fait quelque chose de bien et qu’on n’a pas accusé de ne pas en être le vrai auteur ? Cela veut dire qu’on refuse d’admettre qu’un Algérien peut être créatif et exceptionnel. Il faudrait que le monde nous reconnaisse pour qu’on soit reconnu, et encore il faudrait qu’on soit d’un génie sportif. Le problème c’est qu’ils ont réussi à imposer la guerre entre les intellectuels. Isolés, au lieu de mutualiser leurs connaissances et pensées, les intellectuels ont gaspillé leur énergie à se détruire les uns les autres. Le rapport d’intellectuel à intellectuel est assez conflictuel. Face à la répression de l’Etat, qu’avons-nous fait pour nous-mêmes ?

Aujourd’hui, c’est l’émiettement. La malhonnêteté intellectuelle s’est installée. Les intellectuels peuvent êtres très dangereux pour eux-mêmes. Ils ont été isolés et, au lieu de se mettre en rivalité ou concurrence positive, ils se sont mis en conflit destructeur. Et c’est pour cela que partir, pour beaucoup, peut se présenter comme une solution. On ne peut s’épanouir intellectuellement et se dire d’un niveau intellectuel conséquent si on accepte de vivre de bière en bar et d’écriture en désespoir…

  - Cette séparation francophones-arabophones a eu un effet de division de la classe intellectuelle. Quel impact a-t-elle eu sur la société ?
  Il y a eu comme un effet schizophrénique : d’une part un regard arabophone islamisant et, d’autre part, un regard francophone laïcisant. C’est-à-dire deux projets de société aux antipodes et qui s’affrontent. Une langue seule n’existe pas, c’est ce qu’elle porte comme philosophie, valeurs et culture qui la fait vivre. Moi qui suis arabisant et francisant, je sais quel est l’apport de la langue arabe avec ma connaissance de l’islam et de toutes les autres religions. Je sais où se trouvent les tiraillements, les nœuds, les parcours à éviter etc. L’impact de cette problématique linguistique est d’avoir rendu tout le monde muet et d’avoir installé un dialogue de sourds jusqu’au silence total, même face à des situations graves. Quand une société n’a plus les mots pour dire la gravité, c’est que sa légèreté ne supporte même pas le poids de son âme. Est-elle morte ? Cela, seul Dieu le sait !

- Comment apaiser un peu cette schizophrénie ambiante et arriver à adopter une langue sans oublier notre algérianité ?
  C’est en mettant toutes ces langues à l’épreuve de notre identité. Jusqu’à présent, on était dans une situation conflictuelle d’une langue à l’autre, on en oubliait les soucis du peuple. Je me suis posé la question parce que j’ai passé l’examen d’être face au peuple. Il ne faut pas perdre de vue que le plus grand censeur dans ce pays c’est aussi le peuple. Osez sortir face au public et dites n’importe quoi, la réaction du public est implacable. Quand on parle la langue qu’il comprend, on lui donne le pouvoir de nous juger et il le prend. Je crois que quand on parle au peuple dans les autres langues, il n’écoute pas, même s’il donne l’impression d’entendre. Malheureusement, il est difficile d’intégrer ces langues à notre culture. Chacun est enfermé dans son monde, personne ne lit ce qu’écrit l’autre ni ne tend l’oreille pour l’écouter. J’essaye, à mon niveau, d’intégrer ces langues, mais il faudrait une plus grande liberté au niveau des dogmes du pouvoir pour y arriver. Et tant que la situation est en l’état, tant que le système éducatif est ce qu’il est, tant que la culture est ce qu’elle est, on n’y arrivera pas. Là, par contre, le temps travaille contre le pouvoir, parce que viendra un jour où il prendra conscience qu’il doit renforcer son autonomie intérieure par rapport à l’extérieur. Il faut construire les fondamentaux de la société car vivre du pétrole n’est pas une solution éternelle. Quand il s’arrêtera de couler, tout dépendra du niveau culturel des masses et de leur niveau de citoyenneté.

  - Des pièces de théâtre très courageuses comme celle dont vous avez été l’auteur et interprète, à l’exemple de Babour ghraq, N’ta khouya wana chkoune, et aussi l’adaptation du texte Hafila tassir de Naguib Mahfouz par le regretté Azeddine Medjoubi, sans oublier les œuvres de Kateb Yacine, tout cela a pu se faire du temps du parti unique. Aujourd’hui, la création artistique est rarement engagée alors qu’on dit qu’il y a moins de fermeture qu’avant. Pourquoi ?

Les pouvoirs ont une faiblesse, ils n’aiment pas les personnes qui ont de la popularité. Parce que la popularité leur revient, à eux, uniquement à eux… Personne à l’époque n’avait eu à l’idée que le théâtre allait être aussi populaire et marquerait autant l’imagination des gens. Le pouvoir pensait que non, ces artistes n’y arriveront pas, laissons-les faire. Même pour Kateb Yacine, ils disaient c’est des trucs d’intellectuels, personne n’y prêtera attention. Nous avions conscience de cela, je disais, quand j’étais à «Théâtre et culture», tant qu’ils ne nous embêtent pas, qu’ils nous laissent faire, gagnons du temps, notre chance est de les prendre de vitesse. C’est dans cette course que j’ai fait Boualem zid el goudem puis Babour ghraq. Après le succès de Babour, le théâtre a été imposé comme la variété à hauteur de 25%. Les salles étaient pleines, les cartes d’invitation se vendaient même au marché noir à Laâqiba. Nous avons mis dix ans à inventer un théâtre algérien avec Kateb Yacine, Alloula, moi-même, Ziani Cherif Ayad, Azzedine Medjoubi. Nous avons mis dix ans pour arriver à faire en sorte que le public s’intéresse au théâtre et en soit satisfait. Et le public algérien n’est pas facile à satisfaire et à convaincre. La relation avec le public, nous l’avions gagnée au prix de longues batailles. Puis, il y a eu la décennie catastrophique.

De nos jours, il y a le risque énorme de creuser un vrai fossé entre cette période-là et aujourd’hui. C’est la chose la plus grave qui puisse arriver à l’Algérie. Ce fossé signifie que l’époque où l’on pouvait faire des choses est révolue ; oubliez-la et on repart à zéro. Je retrouve aujourd’hui, dans les théâtres, des discussions sur la langue par exemple, alors que c’est une question que nous avions réglée à notre niveau dans les années 1970. J’estime que nier cette période-là est ce qui peut arriver de pire à l’Algérie sur le plan de la mémoire. On ne sait pas quoi faire de ces dix ans, c’est comme une braise qu’on jette d’une main à l’autre sans la poser, car ne sachant où la poser, on choisit de l’éliminer. C’est faire un déni historique, on coupe la mémoire en tranches : celle qu’on garde et celle qu’on jette. Or, au niveau collectif, rien ne s’oublie et tout renaîtra un jour.

  - Le rapport à la mémoire a toujours été problématique, nous n’arrivons pas à lier tous les morceaux fragmentés de notre mémoire. A qui incombe ce rôle de coller les morceaux ?
  C’est ce que j’ai essayé de faire dans El Mouja wellat. En un seul poème, d’un seul souffle je raconte tout et que tout explique tout. Chaque étape est expliquée par la précédente. Il n’y a pas de discontinuité historique, il sera très difficile de saucissonner cette histoire dans la mémoire des gens. Il faudrait peut-être pour cela qu’il y ait transmission du savoir d’une génération à l’autre pour que le lien mémoriel soit intact. Que vous puissiez par exemple transmettre à la génération d’aujourd’hui ce que vous avez fait. ça viendra. Si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre. Même mon petit-fils reviendra à son grand-père. Qu’il s’agisse de la guerre d’indépendance, de l’indépendance ou de la décennie noire, rien n’a encore été réglé. Pour que cette mémoire se constitue comme un puzzle et qu’on retrouve son intégralité, il est impératif qu’il y ait beaucoup plus de liberté d’expression, une vraie  démocratie et beaucoup plus de vérité sur l’histoire. Arriver à séparer l’histoire de la politique dans le sens où la mémoire appartient à tous les Algériens et non pas exclusivement au pouvoir.

  - Et constituer enfin cette fameuse «cohésion sociale» qui est loin d’être une simple manifestation de joie après un match de foot…

Jusqu’à présent, nous avons construit un nationalisme face au colonialisme. Mais nous n’avons pas un nationalisme construit pour nous-mêmes qui serait patriotisme. L’Algérien n’est algérien qu’en dehors de l’Algérie. Dans la mentalité générale, dans son propre pays, il n’est rien, c’est ce qui fait que les gens partent, aspirent à partir. Une fois à Marseille, il défie tout le monde pour défendre son algérianité. C’est en dehors de notre contexte de vie qu’apparaît notre identité.

- C’est dans le conflit avec l’autre qu’on est patriote, en quelque sorte…
  C’est en quelque sorte le conflit avec l’autre qui fait renaître notre identité, et donc on n’arrive pas à sortir de l’identité conflictuelle. Nous n’avons pas construit une identité paisible, apaisée, tranquille. Pour organiser la guerre de Libération, il y a eu le Congrès de la Soummam pour définir les grandes lignes de la manière de mener la guerre. Mais à l’indépendance, les «historiques» se sont réunis pour définir comment construire l’indépendance et le vivre-ensemble au fameux Congrès de Tripoli ; ils se sont retrouvés la matinée et, après la pause-déjeuner, personne n’est revenu. Les cinquante années que nous avons vécues sont le résultat de cette séance de l’après-midi qui n’a pas eu lieu. Cette après-midi ratée nous a coûté 50 ans. Les conflits que nous trimballons jusqu’à aujourd’hui auraient pu être résolus cette après-midi-là. L’histoire est donc fragile et ils n’ont pas eu conscience que l’indépendance exigeait un projet de société. Reconquérir le territoire n’était pas une fin en soi.

  - C’était à l’intellectuel de penser le projet de société, mais c’est une autre élite qui a pris le pouvoir en 1962…
  Déjà pendant la guerre, le conflit intellectuels-paysans était posé. Il est vrai aussi que les intellectuels n’ont pas fait confiance au peuple au départ, il faut le dire aussi. Les oulémas, en parlant des maquisards, disaient ce sont des inconscients qui sont partis à l’aventure, comment  vont-ils faire face à la France. Les communistes n’ont pas cru non plus à l’insurrection du peuple. Les intellectuels sont entrés dans la course deux ans après. Les autres avaient déjà pris le pouvoir et la méfiance de l’intellectuel s’est installée.

Il se trouve que la pensée et l’action sont souvent incompatibles. C’est pour cela que j’aime le théâtre, parce que ma pensée devient vite une action. J’ai écrit des romans, mais c’est d’un grand ennui par rapport à ce que le théâtre m’apporte. Quand je sors face au public, c’est une action sociale entière que j’entreprends, je prends tous les risques. D’ailleurs,  j’avais signé avec l’ENAG, depuis trois ans, un contrat pour l’édition de trois de mes romans, rien n’a été édité. Le ministère de la Culture m’a refusé le soutien qu’il accorde à l’édition.

- Vous dites aussi dans un de vos textes que «l’Algérien a appris à s’accommoder du “moins pire” en oubliant la recherche du “mieux”». Vous en pensiez quoi, que l’Algérien ne connaît pas son bien, «ma ya’arfch slahou» ?
  La qualité de vie est une organisation générale. Il y a la part du pouvoir et l’autre part qui nous incombe. Cette qualité ne vient pas, donc on bricole avec ce qu’on a. Oui, les gens ont appris à s’accommoder du «moins pire».

  - Il y a aussi la peur du pire, ou la peur de la prise de risque qui inhibe.
  La révolte commence quand on sait ce qu’on ne veut pas ; quand on se révolte on peut arriver à savoir ce qu’on veut. Aujourd’hui, les gens n’ont pas cerné ce qu’ils ne veulent pas, c’est tout… Il n’y a pas de visibilité et personne ne peut lire dans ce qui se passe. L’aberration n’est plus exclue de la réalité, elle est même «un possible». Qui va pouvoir analyser cela ? L’analyse a besoin d’un minimum de rationalité.

  - Pourquoi cette peur du politique ? La phrase «je ne fais pas de politique» revient souvent et place la politique comme dans le domaine du prohibé…
  Parce que chaque fois que les gens ont fait de la politique, ils ont été les dindons de la farce, ils en sont conscients aujourd’hui, mais cela ne veut pas dire qu’ils perdent de vue ce qui se passe. Quand quelqu’un dit «je ne fais pas de politique», c’est qu’il sait au moins ce qu’il ne fait pas. C’est déjà hautement politique, ce n’est pas de l’ignorance ni de la démobilisation, il est en attente. Avant, on les a impliqués de fait, derrière le socialisme, la gestion socialiste, la révolution agraire, puis le libéralisme. Nous avons vécu tous les systèmes et étapes que l’humanité a pu créer, même le Moyen Age. Donc légitimement, les gens sont fatigués de ce qui leur est présenté comme politique. Mais quand ils se sentiront en danger, ils réagiront spontanément et assurément. De plus, je crois qu’aujourd’hui, l’équation du conflit n’est pas «pouvoir-peuple», mais plutôt «pouvoir-pouvoir». Le peuple vaque à ses occupations, c’est en haut que la marmite bouillonne. Parce que le pouvoir, depuis l’indépendance, s’est structuré de manière à s’auto-surveiller alors qu’il devrait se construire dans la complémentarité. Il faut se rappeler de la phrase du président Boumediène : «L’homme qu’il faut à la place qu’il faut» ; aujourd’hui on en est à «l’homme qu’on peut à la place qu’il veut»…

  - Quelles difficultés rencontre un artiste pour se produire ?
On est encore dans le système où les salles appartiennent à l’Etat. Et celles qui échappent au ministère de la Culture, l’Etat veut les récupérer. Cela est complètement antidémocratique. Pourquoi ? Tant qu’elles appartiennent aux APC, la diversité de gestion des salles est garantie par la diversité politique des élus. Le fait qu’elles soient toutes sous tutelle du ministère de la Culture les met dans une situation de monopole et le monopole, par définition, est antidémocratique. Si aujourd’hui les salles sont délaissées par les APC, c’est par manque d’argent. Je me demande pourquoi le ministère aurait plus d’argent pour les faire fonctionner. C’est-à-dire qu’on finance le monopole et pas la démocratie. De retour en Algérie, j’ai senti immédiatement le besoin de  prendre la parole,  je l’ai prise, j’ai écrit El Mouja wellat. J’ai fait 18 représentations, je ne me suis produit qu’une fois à Béjaïa,  Tizi Ouzou, Khenchela, Constantine, et dix fois à Alger.

  - Les intellectuels sont-ils dans une course à la gloire ?
  On se retrouve aujourd’hui dans une situation où chacun cherche sa gloire, en pensant que la gloire va pouvoir résoudre ses problèmes. Mais ce n’est pas vrai, elle ne résout rien, la gloire est un ogre. Plus les gens t’applaudissent, plus tu dois répondre aux applaudissements. La confrontation au public est un gros risque en soi sur le plan individuel. C’est pour cela qu’il faut toujours savoir par qui on veut être reconnu et applaudi. Un artiste qui ne maîtrise pas les chemins de sa gloire ne saura jamais pourquoi il est monté et connaîtra encore moins les raisons de sa descente aux enfers.

  - Un intellectuel est d’abord un porteur de valeurs, il défend la justice, le droit. Il se trouve toutefois que l’intellectuel algérien ne réagit pas quand il y a des atteintes au droit et à la justice. Pourquoi ?
  Il est très difficile de sortir du cadre général qu’impose l’Etat. Les personnes autonomes sont marginalisées. Il est difficile, avec l’organisation des Etats aujourd’hui, qu’ils soient démocratiques ou non démocratiques, d’avoir une parole qui sorte et qui défende quelque chose sans qu’elle ne soit récupérée. L’appareil médiatique est d’une puissance telle qu’il broie tout. Et c’est là qu’il faut se protéger et avoir du talent pour garder son talent. Imaginez-vous que chacune de mes pièces a été une stratégie en soi, chacune a sa propre histoire. Je ne suis pas un faiseur de pièces mais un créateur de quelque chose qui est une dialectique entre l’art, la société et l’histoire et qu’on appelle «théâtre».

  - Nous avons commencé l’entretien par le rapport de l’intellectuel à la société, quel est-il vis-à-vis du pouvoir ?
  Le pouvoir, dans le meilleur des cas, organise et met de l’ordre dans la société.  La fonction de l’intellectuel est justement de mettre le désordre dans les idées. Ce sont là deux fonctions complètement différentes et qui peuvent être complémentaires. Comme il y a des ordres dangereux et des pensées folles, les deux espaces doivent être séparés. L’espace politique doit être indépendant de l’espace de la pensée, comme il doit être indépendant de la justice et des religions. Le niveau d’évolution et de démocratisation se mesure dans une société par l’indépendance des sphères qui la traverse.  Que l’Etat reconnaisse la fonction et la place des intellectuels dans la société et leur accorde protection et indépendance. Avoir des ministères de la Culture, de la Communication et des Habous est incongru. Pourquoi le pouvoir se sent-il obligé de gérer la culture, la presse et le religieux ? Des hauts conseils élus, dans chaque discipline, suffiraient largement. Il ne faut pas perdre de vue que le niveau du débat en Algérie ne souffre pas de hauteur, mais c’est le projet fédérateur qui fait défaut. Aujourd’hui, la société algérienne cherche l’épicentre de ses conflits parce qu’il n’y a pas de visibilité pour un projet de société, c’est pour cela qu’il faut qu’on réapprenne à se parler. 

Nadjia Bouaricha

http://www.elwatan.com – le 30.01.14 |

 

 

 

 

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