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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).

L’Europe de la dépression

Posté par mouradpreure le 20 juillet 2014

S’il y avait une Madame ou un Monsieur Météo économique, voici ce que pourrait être son bulletin pour la Belgique ou l’Europe du centre nord-ouest : « Une profonde dépression s’est installée sur le Portugal, l’Espagne, l’Italie et la Grèce et elle influence défavorablement notre temps. Une série de masses nuageuses venant du Sud et en direction du Nord se présentent à proximité de nos régions. Elles pourraient les traverser dans les semaines ou les mois qui viennent. Des risques d’orages violents, voire de tempêtes ou d’ouragans, ne sont pas à exclure. »

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On en est là. L’Europe se trouve à un de ses nombreux tournants qui font de la construction européenne une course de côtes particulièrement escarpées. Mais, cette fois, elle est plus proche du ravin que jamais auparavant.
La zone euro est intenable en l’état, ce que nous avons déjà eu l’occasion d’expliquer[1]. Il est impossible de conserver dans le même cadre des économies aux caractéristiques et aux tendances aussi diverses et de leur appliquer une seule et même politique monétaire, celle d’un euro stable et fort.
Maintenant, cette heure de vérité est arrivée. En effet, ce n’est plus la Grèce qui est dans le collimateur de la récession, c’est-à-dire un pays qui représente à peine 2 % du PIB de la zone et dont les ténors de l’unification pourraient bien se passer. Il s’agit de l’Espagne qui en constitue plus de 11 % et forme donc un des socles du grand marché intérieur.
Si Madrid chute, elle entraînera plus que probablement l’ensemble de la zone, montrant clairement aux marchés financiers (et à ses acteurs, les banques et autres sociétés financières) que cette dernière est incapable de défendre ses membres. Or, ce n’est pas du tout une hypothèse saugrenue : les mécanismes de soutien mis en place pour éviter les défaillances budgétaires sont actuellement insuffisants pour sauver un État de la taille de l’Espagne. Si celle-ci tombe, elle nécessitera d’urgence de grands moyens que Berlin et d’autres gouvernements ne sont pas prêts à mettre pour l’instant.
Cette perspective alourdit le poids d’une sortie éventuelle de la Grèce ou d’autres. Cette éviction ne serait-elle pas le prélude au départ ibérique, puis à l’implosion de l’ensemble de la zone ? Ce serait l’effet domino. La situation espagnole inquiète fortement les autorités européennes et les nouvelles venant de la péninsule ne sont guère rassurantes. Le sauvetage du système bancaire, plombé par des prêts hypothécaires généreusement accordés les années précédentes, coûte très cher au pays, alors que celui-ci subit déjà une contraction de ses activités économiques.
Du miracle au mirage…
Dans le cas de la Grèce, les responsables européens n’ont pas mâché leurs mots : État gangrené par la corruption, où les citoyens ne paient pas leurs impôts, sont généralement endettés et incapables la plupart du temps de faire face aux charges d’intérêts. Aujourd’hui, ces responsables se mordent les doigts d’avoir permis à Athènes d’intégrer la zone euro.
Mais que dire de l’Espagne ? C’était le modèle qu’on pouvait présenter partout : croissance économique pendant plus de dix ans, création de nombreux emplois, baisse du taux de chômage, réduction forte de la dette publique, transformation des déficits budgétaires en excédents… Non seulement Madrid était une réussite économique, mais le pays appliquait résolument les recommandations européennes. C’était la preuve que les conseils ou directives de la Commission étaient justes et efficaces.
Entre 1995 et 2008, la croissance du produit intérieur brut (PIB) réel[2] s’élève à 3,5 % en moyenne contre 2,1 % pour la zone euro. Des 26 millions d’emplois créés en Europe occidentale (à 15), 8 millions le sont dans la péninsule. Aucun pays ne fait mieux que ce soit en chiffres absolus ou relatifs. En effet, l’Espagne a accru ses postes de travail de 63 % durant la période, contre 18 % seulement pour l’Union[3]. Le taux de chômage plonge de 22,7 % en 1995 à 7,9 % en avril 2007. Celui des autres pays européens en moyenne se monte à 7,3 %, donc à peine inférieur. La dette publique est ramenée à 36,2 % du PIB en 2007, soit bien en deçà du seuil fatidique de 60 % imposé par les règles communautaires. Le déficit budgétaire de 7,2 % du PIB en 1995 devient un excédent de 2,4 % en 2006. Que demander de plus ? Les autorités européennes et ibériques sont aux anges.
Pourtant, à y regarder de plus près, des problèmes surgissent et auraient pu et dû donner le signal d’alarme. D’abord, l’industrialisation démarrée dans les années 80 ralentit progressivement. C’est le cas de l’industrie automobile qui avait été certainement un moteur pour développer le pays. Comme le montre le graphique 1, la croissance de ce secteur se tarit au début du nouveau siècle.
Graphique 1. Production de véhicules en Espagne 1960-2011 (en milliers)
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Source : OICA (Organisation internationale des constructeurs automobiles),http://oica.net/category/production…, différentes années, et WMVD (World Motor Vehicle Data), rapports annuels, différentes années.
L’augmentation de la production de véhicules est quasi constante depuis 1960 jusqu’en 2000. Elle porte le pays d’une fabrication d’à peine 58 000 voitures par an en 1960 à plus de trois millions en 2000. Mais, par la suite, il n’y a plus d’investissement de nouvelles capacités et la production stagne. Le secteur occupe un maximum de 165 600 personnes en 2000. Ce nombre tombe à 149 600 en 2008[4].
Or, l’automobile engendre des activités en amont, dans la sous-traitance. On estime généralement que quatre ou cinq emplois supplémentaires sont ainsi générés dans d’autres branches. L’arrêt dans la progression automobile doit inciter d’autres domaines à prendre le relais. Ce sera le cas, mais dans la construction, l’immobilier et le tourisme.
Le graphique 2 montre l’explosion des emplois dans le secteur du bâtiment en relation avec le reste des salariés dans le pays. Nous avons comparé avec l’Allemagne, pour donner un point de référence.
Graphique 2. Évolution de la part des effectifs de la construction dans le nombre total de salariés en Espagne et en Allemagne 1992-2011 (en %)
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Source : Eurostat, Salariés par activité économique :http://epp.eurostat.ec.europa.eu/po…….
En 1996, la part des salariés engagés dans cette branche est sensiblement la même dans les deux pays. Ensuite, la divergence apparaît clairement. En Allemagne, la proportion diminue nettement. En fait, les effectifs dans la construction de trois millions de personnes en 1996 ne deviennent plus que deux millions à partir de 2004, pour rester à ce niveau par la suite. En Espagne, c’est l’inverse. Les 900 000 de 1996 passent à deux millions en 2006. À ce moment, il y a davantage de personnel dans le bâtiment dans la péninsule qu’en Allemagne, alors que l’économie de cette dernière est 2,4 fois supérieure.
On voit l’effet que cette disproportion va engendrer, avec la chute complète des postes après 2007. On y reviendra dans la section suivante.
Ce n’est pas tout. Une bonne partie des emplois créés le sont à titre temporaire. Sur ce plan, l’Espagne est championne d’Europe toutes catégories. Environ un emploi sur trois relève de ce statut, contre moins de 15 % dans le reste de l’Union. Des travailleurs venus d’Afrique traversent le détroit de Gibraltar pour profiter du miracle ibérique. Bien entendu, les contrats sont précaires. C’est toute cette population qu’il sera aisé de licencier, lorsque la conjoncture se retournera.
L’orientation de l’automobile vers la construction entraîne également un déficit extérieur, car habituellement un pays exporte les voitures qu’il produit (du moins, une partie), alors qu’il doit souvent importer certains matériaux pour le bâtiment, sans pouvoir exporter le produit final. C’est ce que présente le graphique 3.
Graphique 3. Évolution de la balance commerciale et courante espagnole rapportée au PIB 1980-2011 (en %)
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Note : La balance courante comprend la balance des biens et services ainsi que des revenus de facteurs de production, surtout le capital (dividendes, intérêts, loyers, etc.). La balance commerciale ne concerne que les biens.
Traditionnellement, l’Espagne est importatrice nette. La situation s’améliore au début des années 90. Mais elle ne tarde pas à se dégrader par la suite. Juste avant le déclenchement de la crise, environ l’équivalent de 10 % du PIB venait de l’étranger. D’un côté, grâce à l’euro, monnaie unique, il ne faut pas solder ces comptes — ils se règlent à l’échelle de la zone. Mais, d’un autre côté, cela signifie qu’il y a 10 % du PIB et des revenus qui ne sont pas produits dans le pays, donc qui ne profitent pas aux habitants. Cela aura des répercussions sur les finances publiques, car ce sont des recettes importantes en moins.
Enfin, ce qui explique en grande part le boom espagnol n’est pas que subitement ses citoyens sont devenus plus riches. Ils ont profité d’une autre manne apparemment providentielle : le crédit. Mais, contrairement à ce qu’on raconte généralement, ce n’est pas l’État qui y a puisé abondamment, c’est le privé, c’est-à-dire les ménages et les entreprises.
Le graphique 4 reprend les données de l’endettement des principaux acteurs économiques rapporté au PIB.
Graphique 4. Dettes de l’Espagne rapportées au PIB 1980-2011 (en %)
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Source : Calculs sur base d’Eurostat, Compte de secteurs, Patrimoine financier annuel :http://epp.eurostat.ec.europa.eu/po…….
En 1996, la dette privée est au plus bas et celle des administrations publiques au plus haut. Mais tout change ensuite. Le crédit aux ménages augmente de 16 % en moyenne annuelle et celui des firmes de 17 %. Et voilà ce qui provoque un boom économique et qui permet au PIB de progresser mieux que dans les autres pays.
En 2008, le niveau d’endettement des entreprises se monte à plus de 120 % du PIB, le double de celui autorisé pour l’État par les autorités européennes. Celui des particuliers atteint 84 %. C’est moins qu’aux États-Unis, mais il était parti de beaucoup plus bas. Les prêts hypothécaires accordés par les caisses d’épargne explosent et expliquent en grande partie cette hausse. Il faut dire qu’entre 2003 et 2007, les taux d’intérêt réels[5] sont négatifs. Cela veut dire qu’emprunter rapporte de l’argent. À ces conditions, il serait bête de ne pas en profiter… sauf quand la crise éclate de l’autre côté de l’Atlantique.
Mais quand vint l’hiver…
La récession démarre aux États-Unis dès 2006. Les premières faillites de banques hypothécaires tombent en février 2007. Durant l’été de la même année, des fonds, des structures, des filiales de banques qui replaçaient les crédits immobiliers américains sous forme de titres sont fermés, clôturés, car ils entraînent des pertes. En mars 2008, une des cinq grandes banques d’investissement, Bear Stearns, fait faillite et est rachetée in extremis par JPMorgan Chase à un prix dérisoire.
Jusqu’alors, les responsables européens déclarent qu’il n’y a rien à craindre pour l’Union et la zone euro. La situation dégradée aux États-Unis lui est propre. Il y aurait découplage entre les deux régions. En juin, la Banque centrale européenne (BCE) augmente même ses taux directeurs, parce que la spéculation attise les prix pétroliers à la hausse et qu’en Allemagne surtout, les syndicats réclament des adaptations salariales.
Mais la crise atteint son paroxysme outre-Atlantique. En septembre, l’État fédéral doit sauver Freddie Mac et Fannie Mae, les deux institutions privées qui garantissaient les prêts immobiliers au nom des pouvoirs publics[6]. Puis, tour à tour, Lehman Brothers, Merrill Lynch et AIG, trois poids lourds de la finance, font faillite. La seconde est reprise par Bank of America, la troisième est soutenue à bout de milliards de dollars par le gouvernement Bush Jr. Et la première est laissée à son triste sort.
En Europe, les dirigeants vont affirmer que les sociétés de ce côté-ci sont parfaitement saines et qu’elles ne risquent pas les mêmes inconvénients. Mais leurs discours et analyses sont rapidement rattrapés par les faits. Les banques européennes ont quelque 8 000 milliards de dollars placés aux États-Unis. Elles subissent le contre-choc de la récession américaine. Les premières à être touchées sont quelques caisses immobilières et les établissements belges, parce que ceux-ci se financent sur un marché interbancaire que la crise a asséché.
Malgré tout, au long de 2009, les rapports officiels de la Commission chantent les mérites de la monnaie unique : grâce à l’euro, on a évité la catastrophe ; certes, l’économie européenne se replie, mais dans l’ordre. En décembre, néanmoins, une nouvelle équipe arrive au pouvoir en Grèce et révèle le maquillage des comptes. C’est le point de départ de la crise de la zone euro, pendant laquelle, après avoir nié l’ampleur des déficiences, les autorités européennes en concluent que le problème est en fait une dette publique trop importante qui a été accentuée par la récession.
Si cette fable peut tenir dans le cas grec, elle est totalement erronée pour les autres pays. Le graphique 4 (ou plus loin, le graphique 6) le montre très précisément pour l’Espagne. Dette publique et déficit budgétaire n’étaient pas des handicaps pour Madrid. Que du contraire ! Ils respectaient plus que scrupuleusement les conditions du pacte de stabilité et de croissance émises au sein de la zone euro.
En réalité, les difficultés économiques touchent tous les États. Mais, pour ceux qui avaient un déséquilibre profond comme dans le cas du Sud ou s’étaient lancés dans un endettement privé important, dans les crédits subprime comme aux États-Unis, les conséquences ont été pires, en particulier sur les finances publiques. En effet, lors d’un retournement de la conjoncture, les recettes fiscales baissent et les dépenses, notamment sociales, augmentent, ce qui entraîne généralement un déficit budgétaire. Mais, si, en outre, il faut sauver le système bancaire en faillite, si la nation est importatrice nette, ne générant pas suffisamment d’activités et de revenus, cela dérape rapidement.
Dans le cas de l’Espagne, ce sont les emplois qui sont perdus immédiatement. Les contrats précaires ne sont pas renouvelés. Le chômage remonte plus vite encore qu’il n’avait baissé, comme le montre le graphique 5.
Graphique 5. Taux de chômage en Espagne et en Europe 1985-2012 (en % de la population active)
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Source : Eurostat, Taux de chômage (en % de la population active), Enquête sur les forces de travail : http://epp.eurostat.ec.europa.eu/po…….
Les huit millions de postes créés entre 1996 et 2007 partent en fumée. Le taux de chômage atteint des niveaux inégalés dans le pays : 25,1 % en août 2012. Plus d’un jeune sur deux est sans travail et a peu de chances d’en trouver à court terme. La crise a révélé la faiblesse de la structure industrielle ibérique.
Mais, comme nous l’avons souligné, l’État, dont la balance commerciale et courante est déficitaire, dépense pour des marchandises qui sont produites à l’étranger, donc y génère des revenus au lieu de le faire chez soi. En période de récession, ce manquement, qui au niveau des finances publiques se traduit par moins de recettes fiscales, est aggravant. Il représente un trou difficile à combler.
Il contribue de manière importante à la dégradation du déficit budgétaire, comme en témoigne le tableau 1. Celui-ci précise les postes qui sont responsables de la dépréciation des finances publiques entre 2007 et 2010.
Tableau 1. Principaux postes responsables de l’accroissement du déficit budgétaire de l’Espagne entre 2007 et 2010 (en %)
 
%
Milliards d’euros
 Baisse des recettes
42,7
50,6
 Dépenses sociales
17,2
20,4
 Fonctionnement
17,6
20,9
 Autres
22,5
26,6
 Total
100,0
118,5
Source : Calculs sur base de la banque de données de la DG Économie et Finance de la Commission européenne, AMECO : http://ec.europa.eu/economy_finance…
En 2007, l’Espagne dégageait un excédent de 20,2 milliards d’euros. En 2010, le déficit se montait à 98,2 milliards. Il s’agit donc d’une détérioration de 118,5 milliards. Dans les causes à ce phénomène, on observe que la majorité (près de 51 milliards et près de 43 % du total) provient d’une baisse des recettes fiscales. Ensuite viennent les dépenses sociales et celles de fonctionnement de l’administration, principalement les salaires.
En fait, il ne s’agit nullement d’une situation exceptionnelle. On constate quelque chose de similaire pour tous les États européens. Mais du fait de la faiblesse de la structure industrielle et de l’effondrement du marché immobilier, la situation s’éternise et rien n’est prévu pour relancer l’activité économique.
L’analyse des responsables allemands et européens confine à l’absurde. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Il n’y a pas de problème de la dette publique dans la péninsule ibérique. Le graphique 6 le montre très bien.
Graphique 6. Dettes publiques et déficit budgétaire de l’Espagne rapportés au PIB (en %)
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Source : AMECO, voir tableau 1.
Note : La dette publique (en gris) se rattache à l’axe de gauche. Le déficit budgétaire (en noir) à l’axe de droite.
Au moment du déclenchement de la crise, la dette publique se chiffre à 36,2 % du PIB et le budget est en excédent de 1,9 %. C’est tout sauf mauvais.
En revanche, la situation se dégrade rapidement. Les déficits budgétaires se succèdent, avec un maximum de 117 milliards d’euros et 11 % du PIB en 2009. La dette publique grimpe à 69 % du PIB. Cela manifeste un autre problème que des finances publiques malsaines. Dans ces conditions, demander un assainissement budgétaire rapide est un non-sens économique, mais que la Commission européenne assume avec un entrain dévastateur.
Dans son dernier rapport sur la situation économique mondiale, le Fonds monétaire international (FMI), partie prenante dans les plans de rigueur des pays de la zone euro, explique que les projections des effets de réduction budgétaire étaient fondées sur l’hypothèse que cela engendrait une baisse de 0,5 % sur le PIB. Ainsi, chaque fois qu’un programme était établi, la conséquence directe calculée par les autorités était qu’une baisse de 1 % des dépenses publiques occasionnerait une diminution du PIB de 0,5 % et donc des recettes fiscales. Or, en regardant les États pris dans la crise actuelle, le FMI constate que cet indicateur a été sous-estimé et qu’il se monterait à un coefficient oscillant entre 0,9 % et 1,7 %[7].
Que retenir de ceci ? D’abord, les plans d’austérité ont bien un effet dévastateur, avec une baisse du PIB et donc de l’activité à la clé. Ils sont appliqués sans discernement, peu importe le problème sous-jacent. Pour la plupart des pays concernés, il faudrait une relance économique, donc un regain d’activité. Or, l’Union européenne tourne le dos résolument à de telles solutions, d’une façon absurde. En outre, les erreurs de calculs et d’estimations multiplient les programmes de rigueur, car ils sous-estiment l’effet sur le PIB et donc sur les recettes fiscales. On se retrouve dans une spirale sans fin de mesures qui mènent l’Europe vers la dépression.
En septembre 2008, les responsables européens avaient tous affirmé, la main sur le cœur, qu’ils ne renoueraient pas avec les erreurs des années 30, qu’ils ne pratiqueraient pas les restrictions sociales de cette époque. Deux ans plus tard, on doit constater que ce n’étaient que de belles promesses et que les dirigeants européens renouent avec les politiques désastreuses de cette période noire de l’histoire.
Le revers de la médaille
La situation devient intenable dans le sud de l’Europe, avec des plans à répétition totalement inutiles pour sortir de la crise. Le cas espagnol est terrible, car le pays dégringole de son piédestal, alors même qu’il n’a pas encore réglé le problème de son système bancaire complètement gangrené. La quarantaine de caisses d’épargne qui ont délivré les crédits subprime ont été regroupées en quatre entités plus ou moins nationalisées, mais qui manquent de fonds. C’est pourquoi les mécanismes européens de stabilité financière ont octroyé un prêt potentiel de 100 milliards d’euros à leur égard. Mais cela reste explosif, parce que les régions, très autonomes dans la péninsule, se déclarent les unes après les autres en cessation de paiement. Madrid devrait demander sans doute une rallonge à l’Europe, ce qui devrait passer par de nouvelles coupes dans les budgets.
Les populations en ont marre d’être mises sous tension pour une crise dont elles ne sont nullement à l’origine. Les manifestations deviennent plus violentes en Grèce et plus massives en Espagne et au Portugal. C’est une autre source d’éclatement : jusqu’où sera-t-il possible d’imposer aux salariés et allocataires du sud de l’Europe des dispositions visant à les mettre sur la paille ? D’autant que l’intransigeance allemande ne semble pas s’arrêter.
En outre, les difficultés des pays « endettés » sont en train d’avoir des répercussions dans le reste de l’Union. Ainsi, l’Allemagne qui tirait une partie de ses performances de l’exportation de ses marchandises vers les autres nations européennes doit changer son fusil d’épaule et se lancer à l’assaut des marchés lointains encore porteurs. Cela affecte la croissance du pays.
Dans différents secteurs, l’évolution est similaire. Dans l’industrie automobile, après avoir été momentanément portés par la fameuse prime à la casse[8], la majorité des constructeurs se retrouvent avec une forte baisse des ventes et donc des capacités inusitées. Le tableau 2 montre la baisse forte des marchés entre 2007 et 2012.
Tableau 2. Baisse des ventes de voitures particulières en Europe occidentale et dans certains pays (en % de l’année d’origine)
 
2007-2011
9 mois 2012
 Grèce
− 65,0 %
− 42,5 %
 Irlande
− 51,8 %
− 12,1 %
 Italie
− 29,8 %
− 20,5 %
 Portugal
− 24,0 %
− 39,7 %
 Espagne
− 50,0 %
− 11,0 %
 Europe occidentale
− 16,1 %
− 7,2 %
Source : ACEA (Association des constructeurs automobiles européens), Monthly Provisional Vehicles Registrations, New Passenger Car, différentes années,http://www.acea.be/news/news_detail…….
Note : Le pourcentage dans la première colonne représente la baisse des ventes en 2011 par rapport à 2007 ; la seconde celle des neufs premiers mois de 2012 par rapport à la même période en 2011. L’Europe occidentale représente quasiment tout le continent sauf Malte et Chypre.
La totalité de la réduction porte sur 2,6 millions de voitures par an entre 2007 et 2011. Et, si les perspectives de 2012 se confirment (sur base des neuf premiers mois), on peut s’attendre à une perte de 3,6 millions de voitures, soit 22 % par rapport au pic de 2007. C’est l’équivalent de la production mondiale d’un constructeur moyen comme Peugeot ou Honda.
Une série de firmes tournent avec des surcapacités importantes, surtout celles qui vendent beaucoup dans le sud de l’Europe. D’où des déficits de plus en plus importants, que les dirigeants de ces entreprises essaient de résoudre en fermant l’une ou l’autre entité. GM Europe avait commencé avec son unité anversoise. Mais, durant l’été 2012, Peugeot a annoncé son intention de supprimer son usine d’Aulnay, en région parisienne, ainsi qu’un total de 8 000 emplois en France. On s’attend à ce que Ford Europe, GM Europe, Fiat, voire Renault lui emboîtent le pas.
Or, si l’industrie automobile se restructure, cela aura un impact sur d’autres secteurs en amont, à commencer par la sidérurgie. ArcelorMittal, dont le propriétaire, le multimilliardaire Lakshmi Mittal, ne se porte pas trop mal, a arrêté la phase liquide à Liège. Il procède de même à Florange en Moselle. Maintenant, il met son usine de Schifflange, au Luxembourg, également en indisponibilité temporaire. C’est ce qui avait conduit Liège, puis Florange à la fermeture définitive.
C’est pourquoi, depuis le début de l’année, c’est l’ensemble de l’Union européenne dont le PIB se dégrade progressivement. Depuis un an, il a perdu environ 0,5 %. Aujourd’hui, l’Europe est l’homme malade du monde. Même le FMI plaide pour davantage de souplesse dans les plans d’austérité, en laissant plus de marges et plus de temps pour l’assainissement des finances publiques.
Mais Berlin et une partie du patronat européen ne veulent rien entendre. Ils ont leur agenda et veulent profiter de la crise pour l’appliquer. Les grandes entreprises européennes souhaitent une forte réduction des coûts, en particulier des salaires, pour pouvoir vendre plus aisément sur les marchés porteurs. Elles obtiennent satisfaction à travers certaines dispositions des programmes d’ajustement budgétaire, soit directement dans les pays du Sud où la rémunération des salariés baisse, soit indirectement en mettant une pression plus forte sur les chômeurs avec des allocations en baisse.
D’un autre côté, le gouvernement allemand essaie d’imposer une unité européenne plus forte, mais sur base de sa conception. C’est déjà Wolfgang Schäuble, l’actuel ministre des Finances allemand, qui avait proposé en 1995 une Europe à deux vitesses où seul le cœur — pour lui, l’Allemagne, la France et le Benelux — devait participer aux véritables décisions politiques. Il est clair que la politique d’intransigeance de Berlin a pour effet de mettre sur le côté le Sud et même l’Est (ou une partie de celui-ci). Comme ils ont en même temps marginalisé Londres sur la question budgétaire et financière — la Grande-Bretagne n’a pas signé le dernier pseudo-traité sur la gouvernance économique, de même que la République tchèque —, on en vient de plus en plus à ce centre formé par les États membres qui acceptent les diktats de l’Allemagne.
Conclusions
L’Union européenne se trouve à un tournant. Elle ne peut plus continuer comme avant. Mais comment continuera-t-elle ?
La zone euro ne peut plus tenir selon sa structure actuelle. La politique monétaire est antinomique pour les pays du Nord et du Sud. Soit les premiers s’en vont en créant ou en reprenant l’euro et en laissant les autres se débrouiller comme ils peuvent. Soit les seconds sortent les uns après les autres, mais cela risque de se passer en chaîne, car une fois que la Grèce sera dehors il n’y a aucune raison que les autres ne suivent pas. Qu’est-ce que cela aura comme conséquence pour le reste de l’Union ?
Pour en sortir, il faudrait au minimum pratiquer à l’échelle européenne une politique keynésienne, qui ne résoudrait sans doute pas la crise, mais qui ferait porter le poids des ajustements de manière plus judicieuse. Cela veut dire : laisser filer certains déficits dans le Sud ; les faire financer par le reste de l’Union ; relancer l’initiative économique publique, notamment en développant des services publics dans le Sud. À cela, il faudrait ajouter une taxe sur le capital ou le patrimoine, qui permettrait de trouver l’argent pour de tels programmes d’investissements publics.
Mais ce plan même élémentaire n’est envisagé à aucun niveau des instances européennes. On peut donc craindre le pire à court terme. Ce sera le rapport de forces qui en décidera, comme c’est d’ailleurs généralement le cas.
Henri Houben
Henri Houben (henri.houben7(at)telenet.be) est économiste. Il est spécialiste du secteur automobile et auteur de La crise de trente ans : La fin du capitalisme ? Aden, 2011. Il est chercheur au GRESEA et à l’Institut d’études marxistes.

[1] Voir notamment Henri Houben, « Euro-obligations, heureuse obligation ? », Études marxistes no 98, 2012 : http://www.marx.be/fr/content/etude…;;id=96&doc_….
[2] Le PIB exprime la richesse marchande et monétaire créée en un an (généralement) dans un pays ou sur un territoire. Le terme réel indique qu’on a annihilé l’effet de la hausse éventuelle des prix des marchandises. La croissance du PIB réel, c’est l’augmentation du PIB sans l’inflation.
[3] En termes relatifs, l’Irlande fait aussi bien avec une création de 67 % d’emplois.
[4] Eurostat, Statistiques annuelles détaillées sur les industries manufacturières :http://epp.eurostat.ec.europa.eu/po…….
[5] Ce sont les taux d’intérêts nominaux moins l’inflation.
[6] C’est une situation typiquement américaine. Au départ, les firmes étaient publiques et avaient la mission publique de soutenir en dernier ressort et de garantir les crédits hypothécaires. Elles ont été privatisées, ont des actionnaires qu’elles rémunèrent grassement. Mais elles ont conservé leur mission initiale.
[7] IMF, World Economic Outlook, octobre 2012, p. 41,http://www.imf.org/external/pubs/ft….
[8] C’est un subside gouvernemental pour les détenteurs de voiture vieille de plus de dix ans et qui la remplacent par une moderne, plus écologique.
 

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