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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).
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Yassine Temlali : « On peut se sentir berbère ou non, arabe ou non, musulman ou non et être, néanmoins, algérien »

Posté par mouradpreure le 14 mars 2017

ALGERIA YOUNG FLAG

Dans cet entretien accordé à Libre Algérie, Yassin Temlali aborde sans détours les questions fondamentales des langues et de l’identité nationale. Au moment où la question de « tamazight » revient sous les feux des projecteurs à la faveur des derniers amendements constitutionnels de février 2016, il met particulièrement en garde contre la tentation, présente au sein du pouvoir mais également parmi les défenseurs résolus de la « langue berbère », contre le danger de vouloir imposer une sorte de “tamazight fusha”.

Libre Algérie La Constitution amendée en ce début d’année stipule, dans son article 3, que « l’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. » L’article 3 bis indique que « Tamazight est également langue nationale et officielle. » L’article 178 proclame que « toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte… à l’Arabe, comme langue nationale et officielle ». L’absence de référence explicite à Tamazight, dans cet article, laisse à penser qu’une éventuelle révision constitutionnelle pourrait, a contrario, remettre en cause son nouveau statut de « langue nationale et officielle »..

Yassine Temlali : Je ne crois pas que le but visé à travers cette formulation soit de laisser la porte ouverte à un éventuel retour en arrière sur l’officialisation du  » tamazight ». En revanche, il est clair que le régime répond au compte-goutte aux revendications linguistiques des berbérophones.

L’ « officialisation du tamazight », comme revendication populaire, a été formulée, pour la première fois, en 1980. Pour qu’elle soit satisfaite sous cette forme, tout juste formelle pour l’instant, il a fallu passer par tant d’étapes, qui étaient autant d’atermoiements : l’ouverture d’un « Institut des cultures populaires » puis de « départements de langue berbère « , l’introduction du  » tamazight » à l’école, un préambule de la Constitution intégrant l’ »amazighité » parmi les « constantes nationales », puis sa reconnaissance en tant que langue nationale.

L’absence de référence explicite au « tamazight », dans cet article 178 révèle, à mon avis, la volonté de laisser toujours quelque chose à négocier avec le mouvement populaire en Kabylie, en cas de nouvelle intifada, par exemple. C’est comme si on suggérait aux militants de la cause linguistique berbère de se battre désormais, pendant les 10 ou 20 ans, à venir, pour « l’irréversibilité de l’officialisation du tamazight! »

Le régime aime représenter les contestations en Kabylie comme étant toujours strictement ethnolinguistiques pour, bien sûr, s’autoriser à y répondre presque exclusivement sur les plans culturel et linguistique, en faisant des concessions plus ou moins substantielles selon la force du mouvement et son niveau d’organisation. Il aime représenter la Kabylie comme une région qui ne se rebelle que pour sa langue, comme si elle n’était pas traversée par les mêmes fractures qui traversent le reste du pays : entre riches et pauvres, entre couches intégrées dans le système de production et marginaux éternels…

La résolution de la question linguistique passe par une officialisation en bonne et due forme des langues berbères. Si on peut mettre 1,5 milliard de dollars dans une Grande mosquée d’Alger, on peut bien en mettre au moins autant pour amorcer le règlement d’un problème aussi central, qui, en s’aggravant, menace le pays d’éclatement. Malheureusement, le régime veut que cette question s’éternise : tant qu’elle n’est pas résolue, il pourra toujours crier à l’unité nationale menacée afin de faire taire les critiques de ses politiques. Pourtant si l’unité nationale est menacée – et elle l’est de plus en plus – il y est vraiment pour beaucoup.

La langue française, qui est selon vos propres termes « une seconde langue officielle »1 en Algérie, n’a aucun statut juridique formel… Pourtant elle est largement utilisée. Comment gérer, selon vous, sa forte présence dans la vie nationale ?

La forte présence du français en Algérie est le produit d’une histoire et d’une politique culturelle particulière. Si on la reconnaissait officiellement là où elle doit absolument l’être, dans l’enseignement supérieur par exemple, cela permettrait de sortir du bricolage que l’on voit, avec ces filières scientifiques officiellement arabisées qui fonctionnent principalement en français, sans que le coût de ce bilinguisme officieux soit à la charge de la collectivité. Cela permettrait d’attribuer, en toute légalité, des budgets plus consistants pour la formation, la documentation, etc., de dispenser des cours de « langues de spécialité » aux étudiants et aux enseignants, pour former des universitaires véritablement multilingues…

Il ne s’agit pas d’évincer l’arabe de l’enseignement scientifique universitaire mais de l’y faire cohabiter avec les langues étrangères, dans un cadre clairement défini, et sans cesse mis à jour, en tenant compte du droit de la langue arabe de devenir une vraie langue des sciences aussi bien que du droit des étudiants à une formation de qualité et à un meilleur accès à la production académique en langues étrangères. Et ici, il faut toujours se souvenir que si l’arabe a pu être, par le passé, une langue des sciences, ce n’était pas grâce à des vertus propres mais parce que l’empire musulman était alors producteur de connaissance.

Tenir compte de la forte présence du français en Algérie ne signifie pas qu’il doit remplacer les langues nationales. Ces langues peuvent être protégées par la loi et leur maîtrise rendue obligatoire pour l’accès aux fonctions publiques et la réussite aux concours et examens nationaux… C’est de cette manière qu’on peut les promouvoir et non pas par la surenchère verbale.

Que vous inspire la démarche des autorités algériennes en matière de politique linguistique ? De quoi est-elle révélatrice ?

Le régime préfère continuer à jouer le rôle d’arbitre entre deux camps adverses qui agissent, chacun, pour affaiblir l’autre et conserver leurs avantages, matériels et symboliques : le camp des francisants extrémistes et celui des arabisants extrémistes. Ces deux camps ont pris en otage le pays et nous font perdre un temps précieux en polémiques stériles. Ils ont en commun une vision… disons « idéologisée » des langues française et arabe, qui fait la part belle aux représentations fantasmées et historiquement très datées de celles-ci plutôt qu’à la réalité de leur utilisation.

Comment expliquer que des présumés « francisants » maîtrisent si mal le français et que des présumés « arabisants » martyrisent la langue dont ils se disent des amoureux éperdus ? On ne peut l’expliquer que par le fait que les langues, dans ces deux cas, sont moins des systèmes de communication que les marqueurs d’identités socioculturelles plus désirées qu’effectives. Il s’en faut de peu qu’on en voie qui tirent vanité de leur ignorance de l’arabe ou invoquent Dieu quand ils entendent parler français, comme si c’était la langue de Satan.

Certaines élites francophones dans l’administration économique, les finances, etc., par exemple, n’acceptent pas l’idée que celles-ci puissent fonctionner un jour en arabe. Elles accepteraient encore moins qu’elles puissent fonctionner dans une langue berbère ! La francophonie ici, vue sous un angle géopolitique, exprime une préférence inavouée pour le renforcement des liens avec l’Europe, symbole de prospérité économique, au détriment de liens disons… « Sud-Sud », dans le cadre du Maghreb ou de la région arabophone. Mais à supposer que le renforcement de la coopération avec le monde riche, autrement dit l’approfondissement de notre dépendance vis-à-vis de ses firmes et de ses institutions, soit l’unique choix qui s’offre à nous, pourquoi devrait-il impliquer que l’administration, en Algérie même, fonctionne dans une autre langue que les langues nationales ?

Le refus que l’arabe s’introduise dans le monde de l’économie, des finances, etc. révèle un dogme linguistique particulièrement rigide et une méconnaissance regrettable de la pratique de l’arabe dans l’aire linguistique arabophone. L’arabe a été, des siècles durant, la langue de l’administration de tout un empire, en plus d’être la langue du commerce, des sciences, de la philosophie… L’administration au Proche-Orient fonctionne bien en arabe et cela ne pose pas de problème particulier.

D’ailleurs, avec une politique linguistique audacieuse et progressiste, les langues berbères pourraient devenir elles aussi des langues de l’administration, des finances, du commerce…

Parlons maintenant des arabisants du système – je dis bien « arabisants du système » pour ne pas reproduire les généralisations de certains cercles pour lesquels le simple fait de parler français est un signe de progrès et le simple fait d’être formé en arabe est une preuve d’arriération. Ces arabisants du système dominent une partie de l’administration, de l’enseignement et des médias… Quelquefois, ils doivent leur position à leur simple connaissance de la langue arabe et non pas à quelque compétence que ce soit.

Ils ont des intérêts à défendre, ne serait-ce que parce que la production culturelle en langue arabe peut devenir un gros marché, à l’image du marché médiatique arabophone. Ils n’admettent pas que leur extrémisme n’a pas aidé à présenter l’arabe sous un jour favorable aux francophones sceptiques (quelquefois à raison) et aux berbérophones mobilisés pour le « tamazight », c’est-à-dire aux kabylophones principalement. Ils ont toujours conçu l’arabe comme une langue-identité exclusive et assimilé les francophones à des suppôts du néo-colonialisme et les défenseurs des langues berbères à des francophiles qui s’avancent masqués. Pourtant les ancêtres politiques de ces arabisants du système, les réformateurs religieux, n’ont pas toujours brillé par leur radicalisme anticolonial.

Vous évoquez des « francisants extrémistes » et des « arabisants extrémistes ». Qu’en est-il du camp des « berbéristes extrémistes »?

Il y a aussi, en plus de ces deux camps tranchés, les berbéristes. Je précise que pour moi, le terme « berbéristes » ne désigne pas tous les défenseurs de la culture et de la langue berbères : pour moi, il désigne uniquement ceux d’entre eux qui s’inspirent de la doctrine exclusiviste de l’Académie berbère plus que de celle du Mouvement culturel berbère (MCB). Contrairement à la doctrine quasi-raciste de l’Académie berbère, celle du MCB, telle qu’elle s’est élaborée en 1980, ressuscitait la doctrine multiculturelle ouverte de la majorité des berbéro-nationalistes du PPA-MTLD.

Les berbéristes, disais-je, sont en dehors du système, mais ils n’ont pas pour autant un projet linguistique démocratique et consensuel : beaucoup d’entre eux rejettent l’arabe au nom de la « berbérité authentique » mais, en fait, c’est au français et non au berbère qu’ils attribueraient volontiers son statut constitutionnel de première langue officielle. Si le français a encore une place en Algérie, a fortiori l’arabe, qui compte 15 siècles de présence continue dans ce pays.

Ces berbéristes devraient focaliser leur réflexion moins sur le rejet de la langue arabe et l’énumération de ses retards – réels, au demeurant – que sur la promotion des langues berbères, en les employant eux-mêmes dans de nouveaux domaines pour montrer aux sceptiques qu’elles peuvent devenir des langues modernes.

Surtout, il ne faut pas qu’ils oublient qu’en parlant d’inaptitude de l’arabe à véhiculer ce qu’on appelle, de façon imprécise, la « modernité », ils expriment, inconsciemment, des doutes quant à l’aptitude des langues berbères à véhiculer cette même modernité: si une langue écrite depuis 15 siècles, qui a été une langue des sciences et de la philosophie dans un empire s’étendant de l’Andalousie aux confins de la Chine, ne peut pas devenir « moderne », comment pourraient l’être alors les langues berbères qui commencent à peine à sortir de l’oralité?

Alors qu’elle prétend apaiser les tensions et soustraire Tamazight à la politisation, selon les termes du Premier ministre, la démarche officielle relance de plus belle la contestation, notamment en Kabylie. A quelles conditions la décision de créer une Académie algérienne de la langue Amazighe pourrait-elle permettre de promouvoir les langues berbères ?

Cette académie sera très utile si elle commence par le commencement : une grande enquête sociolinguistique dans les régions berbérophones pour déterminer, entre autres choses, si une langue berbère unique est le souhait de la majorité des berbérophones, si elle ne serait pas une création artificielle inutile.

Les langues berbères chez nous sont porteuses de sentiments d’appartenance régionale marquée. Si ces sentiments ne semblent pas antinomiques avec le sentiment national algérien, rien n’indique qu’ils participent d’un sentiment pan-berbère partagé. Or, un tel sentiment pan-berbère serait, à mon avis, indispensable pour la promotion d’un tamazight standard unique. La berbérophonie n’a jamais été un facteur d’unité pan-berbère en Algérie ni à l’époque coloniale ni après l’indépendance.

L’objectif prioritaire de tout travail sur les langues berbères ne devrait pas être leur unification. Je note ici que le refus de la diversité reproché aux arabisants est souvent intégralement reproduit : nous devons avoir une langue berbère unique ! Or, si les langues berbères se ressemblent, il n’a jamais vraisemblablement existé, dans le passé, de « tamazight » commun. Je ne parle pas des hypothèses de travail des linguistes, je parle de la réalité, dans les limites de nos connaissances actuelles. Les différences entre les parlers berbères ont été approfondies par les ruptures géographiques entre les différentes aires berbérophones. C’est ce qui fait que l’intercompréhension spontanée entre un Mozabite et un Kabyle, un Chaoui et un Touareg n’est pas intégrale, quand elle n’est pas quasi nulle, et que c’est, paradoxalement, l’arabe dialectal qui la rend possible.

Au lieu d’élaborer un berbère commun en laboratoire, il faut plutôt donner ses chances de se développer à chacune des langues berbères réelles de notre pays, laisser ses locuteurs adopter librement un alphabet pour la transcrire, encourager son enseignement et son utilisation dans de nouveaux domaines… Car pendant que l’on épilogue sur le meilleur « tamazight fusha », si je peux m’exprimer ainsi, ou sur l’alphabet avec lequel il faudrait le transcrire, la berbérophonie dans certaines régions continue de reculer.

Si les processus de modernisation des langues berbères peuvent converger, ce sera tant mieux. Mais leur convergence factice, forcée, menace de faire du produit final, le « tamazight fusha » un quasi-esperanto voué au sort des langues artificielles.

Vous me diriez que l’arabe standard non plus n’est la langue maternelle de personne. Certes, mais à travers sa filiation avec l’arabe classique, il a pour lui des siècles d’usages multiformes, savant et moins savants, un riche patrimoine écrit, partagé dans l’ensemble du monde arabophone. Il a aussi pour lui presque deux siècles d’usage en tant que langue de communication moderne, et il est, ce qui n’est pas rien, une des langues officielles de l’ONU.

La mise en place d’une Académie vous paraît-elle suffisante pour permettre aux langues amazighes d’occuper la place qui devrait leur revenir ?

Ce n’est pas seulement d’une académie que les langues berbères ont besoin. Elles ont besoin de budgets qui puissent permettre que leur utilisation sorte, au niveau populaire, des domaines familiers, informels et/ou peu valorisés. Elles ont besoin que leur utilisation soit la plus étendue possible, non seulement à la télé et à la radio – où, aujourd’hui, elles sont le lieu de malencontreux calques massifs sur le français et l’arabe standard – mais aussi dans la justice, l’administration, la publicité, etc.

Il est étonnant qu’il n’y ait toujours pas de journal d’information générale privé dans aucune des langues berbères. Et ce n’est par manque de financements : les mécènes ne manqueraient pas si la volonté des élites politiques et culturelles berbérophones y était.

Il est tout de même paradoxal que dans un pays où l’on nous rebat les oreilles avec la nécessaire promotion de l’initiative privée, les principaux médias berbérophones soient étatiques. Je note ici, au passage, que sur le site web de l’Agence officielle APS on peut trouver des infos en « tamazight » transcrits dans trois alphabets différents. C’est la preuve que l’Etat, quand il veut, ne manque pas de moyens.

Il ne suffit pas de revendiquer l’ »officialisation du tamazight », puis une fois celle-ci acquise, de revendiquer une « officialisation effective », puis demain, qui sait, une « officialisation effectivement effective » ! Non. Il faut que les langues berbères soient employées là où elles le sont encore rarement, et cela ne peut commencer que par la mobilisation des berbérophones eux-mêmes.

Si les berbérophones veulent que ces langues sortent du ghetto de l’oralité, il faut qu’ils commencent eux-mêmes à les utiliser dans de nouveaux domaines, de façon décomplexée. Beaucoup de langues modernes ont commencé de cette manière : l’arabe devant le syriaque et le grec, le français, l’espagnol, l’italien, etc., devant le latin….

Les berbérophones devraient être incités à ne plus avoir honte de parler leurs langues dans les situations de communication nouvelles, surtout formelles : c’est ce qu’ont fait les Catalans dans les années 1980. C’est là le rôle des élites favorables à la revendication linguistique berbère qui, encore une fois, devraient donner elles-mêmes l’exemple. Les berbérophones devraient également être incités à ne pas avoir honte de faire des erreurs en parlant leurs langues dans des situations de communication nouvelles : là aussi l’exemple de la Catalogne est éclairant, avec ces campagnes lancées pour décomplexer ceux qui ne maîtrisaient pas suffisamment le catalan pour s’exprimer dans les situations d’échange formel entièrement nouvelles pour eux. De telles campagnes nécessitent l’engagement de l’Etat en faveur des langues berbères mais, encore une fois, c’est principalement aux berbérophones de se mobiliser pour que l’Etat assume ses responsabilités dans ce domaine.

L’éventuelle introduction de « l’arabe dialectal » dans le cycle primaire a provoqué un véritable tollé l’été dernier. La ministre du secteur a dû démentir des « rumeurs » malveillantes. Comment parvenir, dans ces conditions, à « une promotion de l’arabe moderne … guidée par la recherche de ses similitudes (lexicales, etc.) avec les parlers dialectaux »2 ?

Avant de répondre à votre question, j’aimerais faire une petite remarque. Ce qu’on appelle l’arabe dialectal, c’est à dire l’arabe daridja, n’est nulle part la langue proscrite que l’on décrit. Même sous le parti unique, il n’y a pas eu de tabou sur cette langue : la politique culturelle officielle a produit nombre de manifestations culturelles dédiées à la poésie malhoun, par exemple ; il y a toujours eu des études universitaires sur la production culturelle et littéraire en arabe dialectal, et ce n’était pas une langue interdite dans les médias, la justice, etc. Sa situation n’avait alors – et n’a aujourd’hui – rien à voir avec celle des langues berbères.

Le champ d’utilisation de la daridja aujourd’hui est assez étendu, contrairement à ce qu’affirment certains partisans de son introduction à l’école, qui, souvent, disons-le, ne l’utilisent pas eux-mêmes, pas même chez eux ! Dans la publicité, il est même une langue écrite : il cohabite avec le français et a supplanté l’arabe littéral. Dans la justice, il est largement employé dans la communication orale, c’est-à-dire dans les interrogatoires, les témoignages, etc. Une déjà employé à l’école, dans le cadre d’un code-switching avec l’arabe standard enquête sociolinguistique nous révèlerait peut-être que dans les régions arabophones, il est.

Mais nous savons déjà que la communication orale informelle, dans l’enceinte scolaire, se fait aussi, en grande partie, en arabe dialectal (et en berbère). Il ne viendrait à l’idée d’aucun proviseur de s’adresser aux élèves en arabe fusha.

Que l’arabe dialectal doive être introduit dans l’enseignement ne signifie pas qu’il doit se substituer à l’arabe standard. D’ailleurs, si on voulait le promouvoir en tant que langue officielle – ce qui n’est la revendication de presque personne, disons-le clairement -, un recours massif à l’arabe standard s’imposerait. L’arabe dialectal est une vraie langue mais une vraie langue peut être momentanément inapte, à cause de pesanteurs socio-historiques, à être utilisée dans certains domaines. Ce n’est pas une fatalité : le maltais est bien une branche de la grande famille de l’arabe dialectal, il est la langue officielle d’un Etat membre d’une puissance mondiale comme l’Union européenne.

Ce qui serait immédiatement faisable, c’est de veiller à ce que les acquis préscolaires des élèves arabophones, en arabe dialectal, ne soient pas dilapidés lorsqu’ils entrent à l’école. Pourquoi utiliser « ra’a », quand on peut utiliser « chafa », tout aussi arabe ? Et pourquoi ne pas utiliser « zoudj » pour deux alors que c’est tout aussi arabe que « ithnani » ? D’ailleurs, pourquoi ne pas utiliser les deux termes, plus simplement ?

Des initiatives de ce genre, que pourraient prendre les responsables des manuels scolaires, n’ont pas pour but d’évincer l’arabe standard mais de faire en sorte qu’il ne soit pas perçu par les jeunes élèves comme une langue entièrement nouvelle, voire étrangère.

Pour quelles raisons les locuteurs de la daridja eux-mêmes ne la considèrent pas comme une « véritable langue »?

Ils voient qu’il est confiné dans des domaines de communication généralement informels, familiers et/ou peu valorisés. En plus, dans un pays qui a longtemps souffert de l’illettrisme, l’existence d’une vieille tradition écrite est un élément de prestige : or, globalement, en Algérie, le dialectal en est démuni.

Notre histoire explique peut-être aussi cette mise en opposition radicale de l’arabe standard et de la daridja. La langue qui a subi l’arbitraire colonial, au point d’être considérée comme une langue étrangère, c’est l’arabe standard et non pas l’arabe dialectal. L’objectif était d’empêcher le développement d’une langue concurrente au français et, surtout, de limiter une certaine contagion patriotique, de type panarabe et panislamique, véhiculée par l’arabe standard, langue de la nahda.

L’attachement des oulémas à la revivification de la langue arabe en Algérie visait à en faire le véhicule d’une identité culturelle globale autre que celle française, imposée par le fer et le sang. Le refus de toute passerelle entre l’arabe moderne standard, c’est-à-dire le fusha, et le dialectal, alors que nous ne sommes plus sous occupation étrangère depuis plus d’un demi-siècle, est incompréhensible.

Les adversaires de toute tentative d’algérianisation, aussi minime soit-elle, de la langue d’enseignement fondamental nous parlent de la différence entre « langue » et « dialecte ». Or, le terme »dialecte », pour les linguistes, désigne une variété régionale spécifique d’une langue donnée, et rien de plus. Ce qu’on appelle des « dialectes » sont des langues comme les autres. Le fait que leurs grammaires ne soient pas toujours écrites ne signifie pas qu’elles n’en ont pas. Sommes-nous plus attachés à la langue arabe que l’Egypte ?

On ne verra pas un Premier ministre égyptien, s’il ne maîtrise pas l’arabe standard, ânonner ses déclarations dans cette langue au risque de se ridiculiser et de ridiculiser sa fonction. En Egypte, l’arabe dialectal est une langue à part entière, omniprésente, et les présidents de la République, les ministres, les intellectuels, les journalistes, les militants politiques l’utilisent couramment à l’oral et souvent à l’écrit aussi. Le parler dialectal égyptien employé dans les situations de communication formelles, officielles et/ou savantes, emprunte une grande partie de son vocabulaire à l’arabe moderne standard.

C’est là peut-être un modèle pour nous. Chez nous aussi, ceci étant dit, l’usage d’un arabe médian, à base grammaticale dialectale et empruntant une partie de son lexique à l’arabe standard – commence à s’étendre.

Le discours officiel stipule que le triptyque « islamité, arabité, amazighité » fonde l’identité nationale algérienne. La majorité des forces politiques et sociales partage cette conception. Un large consensus règne ainsi sur la question. Une telle définition de l’identité nationale reste néanmoins prisonnière de la logique ethniciste du colonialisme qui réduisait – et qui réduit encore – l’identité nationale des peuples dominés à des référents ethniques (linguistiques, religieux…). Comment expliquez-vous cette continuité et comment sortir de ce piège qui nous enferme dans des « hystéries identitaires » ?

Les mêmes Algériens qui se moquaient des débats sarkozystes sur l’identité française sont tout à fait capables, de reproduire les mêmes obsessions identitaires lorsqu’il s’agit de leur pays ! Une Constitution n’est pas censée définir une identité. Il était compréhensible, face à la déculturation coloniale, que les Algériens marquent leur altérité culturelle par rapport aux Français, au besoin en taisant leurs différences. Aujourd’hui, rien ne justifie que l’on en soit encore obsédé par « notre identité » au point de produire ces néologismes parfaitement algériens que sont « l’islamité » de l’Algérie, son « arabité » et son « amazighité », avec ce suffixe « té » qui transforme l’islam, l’arabe et le « tamazight » en qualités consubstantielles à l’appartenance nationale. Les ancêtres des Algériens ont été païens, animistes, chrétiens… avant l’islam ; ils ont été berbères avant les invasions arabes et avant les Berbères, ils ont été autre chose que nous ne savons pas avec certitude ! Vous voyez bien qu’il est difficile de nous définir une « identité authentique ».

A l’époque coloniale, l’identité était un sentiment collectif réel : nous ne sommes pas français. Aujourd’hui, elle est souvent une injonction aussi : vous êtes musulmans, arabes, berbères.

D’ailleurs, les injonctions identitaires ne sont pas le fait du seul Etat. Les arabistes dénient aux berbérophones le droit de ne pas se sentir arabes. Les berbéristes – et je donne à ce terme le sens défini plus haut – dénient aux arabophones le droit de se sentir arabes, et les islamistes dénient à tout ce monde le droit de se sentir autre chose que musulmans. Et n’oublions pas non plus les kabylistes du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, qui dénient aux Kabyles le droit de se sentir algériens !

Or on peut se sentir berbère ou non, arabe ou non, musulman ou non et être, néanmoins, algérien. De même, on peut se sentir tout aussi algérien que kabyle. Heureusement, la nationalité algérienne n’est conditionnée, juridiquement parlant, par aucune de ces mouvantes « constantes » : on peut être naturalisé algérien sans être ni arabe ni musulman ni berbère.

Ce que l’on se sent, en termes d’identité culturelle, devrait relever, comme la religion, de la sphère privée. La Constitution ne doit pas nous définir une ou des identités : Un Algérien a le droit de se sentir berbère sans s’exposer aux foudres des arabistes. Il a le droit de se sentir arabe sans être accusé d’ »inauthenticité » par les berbéristes.

Il a le droit de se sentir musulman sans être accusé d’avoir renié de présumées origines païennes, animistes ou chrétiennes. Ils a aussi le droit de ne pas se sentir le moins du monde concerné par ces problèmes d’identité culturelle. La Constitution doit se contenter de nous définir des langues : c’est là un aspect pratique fondamental de la vie nationale. Elle doit le faire dans le respect des droits des minorités et en tenant compte des « intérêts suprêmes de la nation ». Et ces « intérêts suprêmes » sont autre chose que les choses inavouables auxquelles renvoie habituellement cette expression. Ce sont simplement la justice, le progrès partagé et la démocratie.

HuffPost Algérie  |  Par Ramdane Achour — Publication: 11/05/2016
http://www.huffpostmaghreb.com/2016/05/11/algerie-langues-identite_n_9900048.html?ncid=fcbklnkfrhpmg00000008

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