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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).

Après Mossoul, la dissolution de l’Irak et la fin du Moyen-Orient

Posté par mouradpreure le 3 avril 2017

Après Mossoul, la dissolution de l’Irak et la fin du Moyen-Orient

La bataille contre l’EI est une guerre que personne ne gagnera. Voici la véritable bataille qui devrait nous inquiéter – et que nous devrions livrer

Tous les yeux sont tournés vers la bataille pour Mossoul. La coalition va-t-elle vaincre ou non l’État islamique ? En fin de compte, cela importe peu. Si nous avons appris quelque chose au cours des quatorze dernières années de la « guerre contre le terrorisme » en Irak, c’est bien que les victoires durement remportées d’aujourd’hui peuvent très rapidement devenir les catastrophes épiques de demain.

Que vous soyez pro ou anti-guerre, les faits parlent d’eux-mêmes : le renversement de Saddam Hussein a créé un vide qui a été rempli par les extrémistes d’al-Qaïda, lesquels n’avaient auparavant aucune présence en Irak et se sont transformés en la force apocalyptique connue sous le nom d’État islamique, avant de s’étendre rapidement.

Mais la nature même de la bataille pour Mossoul est un signe parmi tant d’autres qui révèlent que le Moyen-Orient comme nous le connaissons n’existe plus, et ne reviendra jamais. La région est profondément enfoncée dans les affres d’une transition géopolitique irréversible vers un nouveau désordre instable.

Avant le 11 septembre, plusieurs stratèges néo-conservateurs considéraient que leur rôle consistait à déployer la puissance impériale américaine afin d’accélérer la dissolution du Moyen-Orient. En réalité, le Moyen-Orient tel que nous le connaissons est en train de se décomposer sous la pression de processus biophysiques plus profonds et plus lents : environnementaux, énergétiques, économiques. Ces processus laminent la puissance des États de la région depuis les coulisses.

Alors que les États s’affaiblissent, incapables de faire face aux défis fondamentaux qui pèsent sur eux en matière d’environnement, d’énergie et d’économie, le vide est comblé par des extrémistes. Toutefois, intensifier la lutte contre les extrémistes n’aborde pas ces questions plus profondes. Au contraire, cela produit plus d’extrémistes.

La guerre à Mossoul ne fera pas exception.

De Falloujah à Mossoul

« C’est Falloujah à une plus grande échelle », a déclaré Ross Caputi, un ancien marine américain qui a participé au deuxième siège de Falloujah en novembre 2004.

« J’ai entendu beaucoup d’histoires d’horreur sur les victimes civiles en provenance de Mossoul. Une de mes amies, qui travaille dans l’humanitaire, essayait de recruter des médecins volontaires pour une unité chirurgicale d’Erbil, où de nombreux cas parmi les plus graves étaient redirigés. Elle m’a dit que la situation était pire que ce qui est décrit dans les médias. »

Les inquiétudes de Caputi sont corroborées par les conclusions d’AirWars, dont le rapport des victimes de février indique que la coalition dirigée par les États-Unis tue maintenant plus de civils avec ses frappes aériennes que la Russie. Au cours de la première semaine de mars, le groupe a constaté qu’entre 250 et 370 civils avaient été tués par les forces de la coalition dirigées par les États-Unis qui ont pris l’assaut de l’ouest de Mossoul, ce qui est exponentiellement plus élevé que le décompte américain qui fait état de seulement 21 civils tués par les bombardements depuis novembre 2016.

Bien que les Russes ont globalement tué plus de personnes, Airwars a noté que les opérations du gouvernement irakien visant à récupérer l’est de Mossoul des mains de l’EI « ont coûté cher aux non-combattants piégés dans la ville. En janvier, le nombre de civils déclarés tués par les actions de la coalition a plus que doublé par rapport à décembre ».

La guerre pour Mossoul est le point culminant d’une guerre confessionnelle plus longue qui a précédé l’émergence de l’EI. Dès le départ, le gouvernement irakien soutenu par les États-Unis a marginalisé la minorité sunnite. Au fur et à mesure que l’insurrection sunnite contre l’occupation s’est intensifiée, les autorités américaines et irakiennes l’ont dépeinte comme guère plus qu’un soulèvement extrémiste mené par des fanatiques. En réalité, c’est l’occupation elle-même qui a radicalisé l’insurrection et entraîné al-Qaïda dans son vortex.

En tant que soldat à Falloujah, Caputi a vu de ses propres yeux qu’en 2004, l’insurrection n’était pas dominée par al-Qaïda. Au lieu de cela, selon lui, l’armée américaine ciblait et tuait ce qui était essentiellement des civils irakiens sous prétexte de cibler les insurgés d’al-Qaïda.

Il décrit un exemple stupéfiant : lorsque les médecins de l’hôpital principal de la ville ont annoncé que les bombardements américains avaient causé d’importantes pertes civiles, les militaires américains les ont officiellement considérés comme « personnel qui soutient les terroristes » et l’hôpital lui-même comme « guère plus qu’un nid de propagandistes insurgés » – parce qu’ils « avaient utilisé l’établissement pour faire des allégations de victimes civiles inexistantes ».

Finalement, les troupes américaines ont été dépêchées pour prendre le contrôle de l’hôpital à la veille du principal assaut américain sur Falloujah. Ceci, se remémore Caputi, a été considéré comme un succès en matière d’« opérations de renseignements » pour les États-Unis.

La destruction par l’armée américaine de Falloujah a été accompagnée par le rôle joué par le gouvernement central chiite irakien dans la présentation de la ville majoritairement sunnite comme un foyer d’extrémisme.

La guerre de Falloujah n’a jamais pris fin. Armées par les États-Unis, les forces irakiennes ont attaqué et bombardé Falloujah par intervalles presque quotidiennement depuis 2012. Ces opérations se sont intensifiées suite à la capture de la ville par l’EI en janvier 2014.

Au cours de cette période, la Syrie de Bachar al-Assad a permis aux agents d’al-Qaïda de se déplacer librement de part et d’autre de la frontière afin de renforcer l’insurrection irakienne contre les forces américaines. Cette politique, qui s’est poursuivie jusqu’en 2012, a contribué à la déstabilisation de l’Irak.

Mais al-Qaïda n’aurait pas pu intensifier son emprise en Irak sans la violence de l’armée américaine et du gouvernement irakien à l’encontre de la minorité sunnite, comme l’illustre Falloujah, qui a conduit certains membres de cette communauté à accepter l’EI comme un « moindre mal » – et a conduit certains à se radicaliser suffisamment pour rejoindre le mouvement.

L’avertissement

Les responsables américains ont été avertis de ce résultat dès les premiers temps de l’occupation. Pourtant, eux et leurs homologues irakiens ont peu appris de ce passé récent.

Selon Anne Speckhard, la consultante du Pentagone qui a conçu les parties psychologique et religieuse du programme de réhabilitation des détenus en Irak, les terroristes recrutaient et entraînaient des prisonniers au sein de Camp Bucca.

Les États-Unis ont essayé d’intervenir et de déradicaliser ceux qu’ils pouvaient, mais le programme de réhabilitation qu’elle a conçu n’a jamais été appliqué.

On trouvait parmi les prisonniers le fondateur et leader de l’EI, Abu Bakr al Baghdadi. D’autres commandants de l’EI étaient également à Camp Bucca – Abu Ayman al-Iraqi, Abu Abdulrahman al-Bilawi, Abu Muslim al-Kharasani, Fadel al-Hayali, Mohammad al-Iraqi, Mohammad Abd al-Aziz al-Shammari et Khalid al- Samarrai.

Cependant, les rafles militaires qui avaient mis al-Baghdadi et d’autres dans le camp de détention de Bucca étaient aveugles – participant d’une invasion et d’une occupation qui visaient les civils irakiens dans leur ensemble et ciblaient les sunnites de façon disproportionnée. Selon Speckhard, les estimations internes des autorités américaines à la fin de 2006 ont confirmé que seulement 15 % des détenus du camp Bucca étaient « de vrais extrémistes et partisans de l’idéologie d’al-Qaïda ».

Lorsque Speckhard a interviewé des ex-prisonniers de Camp Bucca en Jordanie en 2008, elle a découvert que les responsables américains n’avaient jamais véritablement mis en œuvre le programme de réhabilitation des détenus. Les anciens prisonniers lui ont raconté que les imams triés sur le volet par les autorités avaient l’habitude de se mettre de l’autre côté de la clôture de la prison et de lire des versets islamiques, pendant que les détenus riaient et leur crachaient dessus. « Ce n’était pas l’engagement que j’avais imaginé », a-t-elle déclaré.

Selon Speckhard, peu d’abus étaient reportés à Camp Bucca. « Les prisonniers m’ont dit qu’ils étaient torturés par les Irakiens et qu’ils étaient très contents d’être tombés entre nos mains plutôt que dans les leurs. »

Mais d’autres – dont d’anciens soldats et prisonniers – parlent d’abus qu’ils ont vus de leurs propres yeux ou subis. Selon ces preuves, sous la tutelle des États-Unis, les 24 000 prisonniers de Camp Bucca, en majorité sunnites, ont été régulièrement victimes d’abus systématiques et de tortures si brutales qu’elles aboutissaient souvent à la mort.

Un rapport classé secret de l’armée américaine daté de 2004, et publié en 2006 par l’American Civil Liberties Union (ACLU), a documenté l’existence de 62 enquêtes distinctes sur des allégations d’abus de prisonniers dans des centres de détention américains à travers l’Irak, y compris à Camp Bucca.

La triste liste des abus est difficile à lire et aurait rendu Saddam fier : agressions physiques et sexuelles, simulacres d’exécutions, menace de tuer un enfant irakien pour « envoyer un message à d’autres Irakiens », mises à nu des détenus, tabassages, chocs à l’aide d’explosifs, jets de pierres sur des enfants irakiens menottés, étouffements des détenus avec les nœuds de leurs écharpes et interrogatoires sous la menace d’une arme.

Des questions plus profondes étaient toutefois en jeu. Le major général Douglas Stone, alors commandant général de la Force opérationnelle pour les détenus, a commencé à autoriser « les libérations rapides de détenus en les mettant dans un programme de quatre jours qui consistaient essentiellement à cocher beaucoup de cases et à les impliquer seulement de façon superficielle, voire aucunement », a déploré Speckhard. « Cela pouvait fonctionner pour les 85 % qui n’adhéraient pas à l’idéologie militante djihadiste. » Mais cela n’avait aucun effet sur les plus fervents.

Middle East Eye a sollicité le général Stone pour des commentaires mais n’a pas reçu de réponse au moment de la publication.

À l’époque, se souvient Speckhard, elle avait averti le général Stone que la réhabilitation « ne fonctionnerait que si elle était appuyée par la politique de l’Irak. Un homme qui a rejoint le djihad militant parce que vous avez tué sa sœur pourrait accepter de renoncer à la violence, mais si ensuite vous tuez son frère, il y retournera immédiatement ».

Diviser pour mieux régner

« Les libérations en masse ont été faites pour que les tribus sunnites soient contentes », a-t-elle expliqué. « Nous libérions les détenus pour soutenir les sahwa, pour développer l’insurrection sunnite contre al-Qaïda. »

Cependant, l’armée américaine n’avait pas décidé de libérer en masse ces prisonniers afin de faire une bonne action. Cela s’intégrait dans un contexte stratégique douteux et dangereux.

Les sahwa représentaient un effort mené par les États-Unis pour mobiliser les dirigeants tribaux sunnites contre al-Qaïda en Irak. L’idée était que la libération massive de détenus irakiens aiderait à susciter la confiance dans les intentions américaines auprès des tribus sunnites, et à augmenter leurs effectifs. Mais les agences de renseignement américaines savaient aussi que beaucoup de ceux qui iraient combattre al-Qaïda en Irak au sein des sahwa étaient souvent eux-mêmes d’anciens sympathisants d’al-Qaïda.

C’était une stratégie classique de contre-insurrection – tenter de briser la résistance en tournant des éléments de la résistance contre elle-même. Comme je l’ai mentionné précédemment pour MEE, les éléments de cette stratégie sont décrits assez franchement dans un rapport éclairé de la RAND Corporation commandé par le US Army Training and Doctrine Command’s Army Capability Integration Center et publié en 2008.

Ce que je n’ai pas souligné dans cette article, c’est que le rapport de la RAND a explicitement reconnu que sa stratégie de « diviser pour mieux régner » consistant à exploiter la tension confessionnelle sunnite-chiite dans la région était alors mise en œuvre en Irak par les forces américaines. Les forces américaines doivent utiliser des stratégies secrètes pour semer « des divisions dans le camp djihadiste. Aujourd’hui en Irak, une telle stratégie est utilisée au niveau tactique », notait le rapport.

Le rapport expliquait ce que cela signifiait exactement en Irak : les États-Unis étaient en train de former des « alliances temporaires » avec des « groupes insurgés nationalistes » sunnites affiliés à al-Qaïda qui avaient combattu les États-Unis pendant quatre ans sous la forme « d’armes et d’argent ». Bien que ces nationalistes « aient collaboré avec al-Qaïda contre les forces américaines » par le passé, ils étaient maintenant soutenus pour exploiter « la menace commune qu’al-Qaïda représente désormais pour les deux parties ».

L’idée était de briser l’insurrection de l’intérieur, en cooptant sa base de soutien plus large au sein de la population sunnite. Cela semble intelligent en théorie, mais en pratique, nous savons maintenant que cette stratégie a semé les graines qui ont donné l’EI.

Les Américains avaient cependant fait leur lit, et ils s’y étaient couchés. Tout en acheminant de l’aide à un large éventail de djihadistes sunnites mécontents ayant diverses affiliations passées à al-Qaïda, les États-Unis soutenaient simultanément le gouvernement central chiite d’Irak. Les deux parties récipiendaires du soutien des États-Unis accentuaient les tensions confessionnelles. Et le gouvernement irakien en particulier manifestait de plus en plus un mépris brutal à l’encontre de la minorité sunnite. Dans ce contexte, la stratégie américaine était condamnée à l’échec dès le départ.

« Depuis le retrait d’Irak, le parti pris confessionnel anti-sunnite du gouvernement irakien sous al-Maliki ainsi que des forces de sécurité chiites s’est enhardi », a déclaré Speckard.

« Sous al-Maliki, les autorités irakiennes ont même profilé et arrêté d’éminents hommes politiques sunnites. Cela a renforcé les préjugés au sein des tribus sunnites et intensifié le type de ressentiments confessionnels qui a conduit une minorité de sunnites à soutenir l’EI. Ce sont les mêmes sentiments qui ont alimenté à l’origine le soutien à al-Qaïda. Bien sûr, la violence confessionnelle d’Abou Moussab al-Zarqaoui, l’ancien dirigeant d’al-Qaïda en Irak aujourd’hui décédé, a aggravé ce problème. »

La prochaine insurrection

Alors que les atrocités commises par l’EI à Falloujah, Mossoul et au-delà ont réduit son attrait auprès des sunnites locaux, les atrocités de la coalition anti-EI soutenue par les États-Unis sont en train d’aliéner la population à long terme.

« Dans l’ensemble, je ne pense pas que les gens à Mossoul regardent la coalition anti-EI comme leur sauveur héroïque, même si je pense qu’ils ont effectivement changé d’avis sur l’EI comme étant le moindre mal », a déclaré Ross Caputi.

« L’année dernière, tant à Falloujah qu’à Mossoul, les forces anti-EI tenaient ces villes en état de siège tandis que l’EI interdisait à quiconque de tenter de s’échapper, piégeant tous les habitants à l’intérieur en le prenant comme boucliers humains. Par conséquent, les prix des denrées alimentaires sont montés en flèche et les gens ont bientôt commencé à mourir de faim. L’organisme à but non lucratif pour lequel je travaille a été en mesure de faire entrer clandestinement de la nourriture dans Mossoul, et nous n’avons vu aucun sentiment favorable à l’EI. »

Au début de 2014, l’EI était toléré par certains en tant que partie marginale d’un soulèvement diversifié contre le gouvernement central soutenu par les États-Unis. Mais les crimes de l’EI ont changé cela. La coalition pourrait donc réussir à éliminer la chaîne de commandement restante du groupe terroriste en Irak. Mais cela marquera-t-il la fin de la guerre ?

Un haut responsable du renseignement kurde en doute. Lahur Talabany, haut fonctionnaire de la lutte contre le terrorisme du Gouvernement régional du Kurdistan (KRG), estime que même si l’EI est battu à Mossoul, le groupe continuera à intensifier son insurrection depuis les montagnes et les déserts.

« Mossoul sera prise… Je pense que c’est de la guerre asymétrique que nous devons nous inquiéter », a-t-il déclaré.

L’EI pourrait être dissout, mais un autre groupe plus extrême émergerait probablement à sa place si rien n’est fait pour résoudre les tensions confessionnelles de plus en plus profondes en Irak. « […] Peut-être pas Daech [l’État islamique], mais un autre groupe apparaîtra sous un nom différent, à une échelle différente. Il nous faut être vraiment prudents », a déclaré Talabany à Reuters.

« Ces prochaines années seront très difficiles pour nous, sur le plan politique… Nous savons que certains de ces gars se sont échappés.

« Ils essaient d’envoyer des gens pour la phase suivante, post-Mossoul, pour se cacher et établir des cellules dormantes.

« Il faut essayer de les trouver quand ils passent à la clandestinité, il faut tenter de débusquer ces cellules dormantes. Il y aura des troubles dans cette région au cours des prochaines années, c’est certain. »

Caputi est aussi d’avis qu’une « victoire » à Mossoul pourrait être le début d’un conflit prolongé, mais il est sceptique concernant les « cellules dormantes ». Si la stratégie est de tuer chaque membre restant de l’EI, cela échouera, prévient-il. Et c’est pourquoi l’opération actuelle ne mettra pas fin à la guerre – parce qu’elle ne traite pas des conditions qui ont créé l’EI en premier lieu.

« Ces opérations créent le contexte d’une insurrection à long terme contre le gouvernement irakien et l’influence iranienne dans toute la région », m’a dit Caputi. « Le phénomène de l’EI est davantage le produit de plusieurs conditions historiques, sociales et politiques, conditions que cette guerre contre l’EI n’a rien fait pour changer. Puisque ces conditions sont toujours réunies – l’injustice, la pauvreté, la répression politique –, je m’attends à voir l’insurrection continuer… Les Irakiens sunnites resteront des citoyens de seconde classe sous ce gouvernement et ils ne le tolèreront pas. »

Défaillance du système

Pendant ce temps, les conditions qui ont jeté les bases de la montée de l’EI s’aggravent. Ces conditions incluent ce qui s’est produit à la surface de la géopolitique : la destruction de la société irakienne pendant des décennies de guerre et d’occupation ; l’effondrement de la Syrie en une guerre fratricide due à la destruction complète de l’infrastructure civile par Bachar al-Assad, et les atrocités commises par des extrémistes qui ont de plus en plus capturé le mouvement rebelle avec le soutien des États du Golfe et de la Turquie.

Mais l’accélération du conflit depuis les coulisses relève de processus biophysiques fondamentaux à l’œuvre dans toute la région.

J’ai étudié ces processus et publié mes conclusions dans une nouvelle monographie scientifiqueFailing States: Collapsing Systems: BioPhysical Triggers of Political Violence, publiée par SpringerBriefs dans la catégorie Énergie.

L’une de mes conclusions est que l’EI est né dans le creuset d’un processus à long terme de crise écologique. L’Irak et la Syrie connaissent tous deux une aggravation de la pénurie d’eau. Une série d’études scientifiques a montré qu’un cycle de sécheresse d’une dizaine d’années en Syrie, radicalement intensifié par le changement climatique, a fait perdre leurs moyens de subsistance à des centaines et des milliers d’agriculteurs essentiellement sunnites du sud du pays à cause des mauvaises récoltes. Ils sont partis vivre dans les villes côtières et la capitale, dominées par le clan alaouite d’Assad.

Pendant ce temps, les recettes de l’État syrien se sont trouvées en phase terminale de déclin parce que la production de pétrole conventionnel du pays a culminé en 1996. Les exportations nettes de pétrole ont progressivement diminué et, avec elles, le poids des fonds de l’État syrien. Dans les années qui ont précédé le soulèvement de 2011, Assad avait réduit considérablement les subventions nationales pour l’alimentation et le carburant.

Alors que la production pétrolière irakienne a de bien meilleures perspectives, depuis 2001, les niveaux de production sont restés invariablement bien en deçà des prévisions même les plus pessimistes de l’industrie, principalement en raison des complications géopolitiques et économiques. Ceci a affaibli la croissance économique et, par conséquent, la capacité de l’État à répondre aux besoins des Irakiens ordinaires.

Les conditions de sécheresse en Irak comme en Syrie se sont aggravées, exacerbant les échecs agricoles et érodant le niveau de vie des agriculteurs. Les tensions confessionnelles couvaient. Globalement, une série de catastrophes climatiques dans les principales régions de production alimentaire ont entraîné de fortes hausses des prix mondiaux. La combinaison de ces éléments a rendu la vie intolérable sur le plan économique à de nombreux Irakiens et Syriens.

Des puissances extérieures – les États-Unis, la Russie, les États du Golfe, la Turquie et l’Iran – ont toutes vu l’escalade de la crise syrienne comme une opportunité potentielle en leur faveur. Quand le soulèvement syrien qui a suivi a éclaté en un véritable affrontement généralisé entre le régime d’Assad et le peuple, l’ingérence de ces puissances a radicalisé le conflit, dévié les groupes sunnites et chiites sur le terrain et accéléré l’effondrement de fait de la Syrie telle que nous la connaissions.

De ce tourbillon, et alors que des milliards de dollars de fonds affluaient des États du Golfe et de la Turquie pour financer des rebelles armés – dont la plus grande partie finissait par renforcer les factions les plus extrémistes –, la monstruosité connue sous le nom d’État islamique a émergé.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière poreuse, en Irak, les conditions de sécheresse empiraient également. Comme je l’ai écrit dans Failing States, Collapsing Systems, il y a une corrélation surprenante entre la rapide expansion territoriale de l’EI et l’exacerbation des conditions locales de sécheresse. Et, selon les prévisions, ces conditions d’aggravation de la pénurie d’eau devraient s’intensifier dans les prochaines années et décennies.

Après Mossoul, la dissolution de l’Irak et la fin du Moyen-Orient dans GEOPOLITIQUE irak-DroughtIraq.AFP__2

Un Irakien passe devant une barque reposant sur la terre sèche et fissurée dans les marais de Chibayish, près de la ville irakienne de Nassiriya, en 2015 (AFP)

Le modèle discernable ici constitue la base de mon modèle : les processus biophysiques engendrent des crises environnementales, énergétiques, économiques et alimentaires interconnectées – ce que j’appelle une perturbation du système terrestre (earth system disruption, ESD). L’ESD, à son tour, sape la capacité des États de la région comme l’Irak et la Syrie à fournir les biens et les services de base à leurs populations. J’appelle ceci la déstabilisation du système humain (human system destabilisation, HSD).

Alors que des États comme l’Irak et la Syrie entrent en déliquescence à mesure que s’accélère la HSD, ceux qui réagissent – que ce soit les gouvernements irakien et syrien, les puissances extérieures, les groupes combattants ou les acteurs de la société civile – ne comprennent pas que les dégradations qui se produisent aux niveaux de l’État et des infrastructures sont déterminées par des processus d’EDS systémiques plus profonds. Au lieu de cela, l’accent est toujours mis sur le symptôme : et donc la réaction, presque toujours, échoue entièrement à ne serait-ce que commencer à aborder la perturbation du système terrestre.

Ainsi, Bachar al-Assad, plutôt que de reconnaître l’insurrection contre son régime comme le signifiant d’un changement systémique plus profond – symptomatique d’un point-de-non-retour causé par des crises environnementales et énergétiques plus grandes – a choisi de réprimer sa conception étroite du problème : le peuple en colère.

De même, la résistance syrienne a vu le problème comme n’étant guère plus que la nature malfaisante, corrompue et extractive du régime oppressif d’Assad, sans se rendre compte que ce régime était en train d’imploser sous l’effet de processus biophysiques plus profonds, qui – même sans son régime – continueront à se développer.

Ainsi, alors que la Syrie est devenue un État en déliquescence, personne ne s’occupe du processus de perturbation du système terrestre croissant qui entraîne la déstabilisation du système humain dans la région. Ceci n’est pas surprenant. S’il y a bien quelque chose qui agit comme un obstacle au traitement des causes profondes, à la reconstruction de la résilience environnementale et des nouveaux systèmes énergétiques, et au renforcement de l’autonomisation sociale et politique – c’est la guerre.

La lente extinction de l’ancien ordre pétrolier

Cette myopie affecte encore les autorités en Irak, un pays qui n’est pas descendu aussi bas que la Syrie sur la pente de l’échec d’État systémique. Les responsables américains et irakiens fondent leurs espoirs sur le rêve éphémère de transformer le pays en un producteur de pétrole prospère, capable de pomper du pétrole rentable à un rythme capable de rivaliser avec son voisin, l’Arabie saoudite.

Il s’agit, littéralement, d’une chimère.

Dans ma nouvelle étude, je cite des données solides montrant que la production pétrolière conventionnelle de l’Irak devrait culminer d’ici une décennie, aux alentours de 2025, avant de décliner. Cela signifie qu’après 2025, la principale source de revenus du gouvernement central commencera à diminuer dans son ensemble.

Ce ne sera qu’une question de temps, dans ce contexte, avant que l’État – sans identifier une nouvelle source durable de revenus – ne soit contraint de se rétracter. Selon un tel scénario, nous pourrions voir le gouvernement central de plus en plus incapable de maintenir les dépenses sociales de base, qui sont déjà profondément sous pression. Sur une trajectoire normale, l’Irak tel que nous le connaissons se dirige vers un échec systémique généralisé d’ici aux alentours de 2040.

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L’excédent de gaz naturel brûle à la centrale de gaz naturel de Bin Omar, au nord de la ville portuaire irakienne de Bassorah, en janvier 2017 (AFP)

Il s’agit d’une projection prudente qui, à mon avis, est susceptible d’être accélérée par la rétroaction grandissante entre les processus d’ESD sous-jacents d’épuisement du pétrole conventionnel, de changement climatique, de pénurie d’eau et de crise agricole d’une part, et les processus de HSD de répression sectaire étatisée soutenue par les États-Unis, d’intensification de la concurrence géopolitique et d’insurrection confessionnelle à long terme de la part de l’EI, d’al-Qaïda ou d’autres acteurs.

En bref, alors que la perturbation du système terrestre rogne lentement et discrètement le pouvoir de l’État, les réponses dépourvues de vision à long terme aboutissent à une déstabilisation du système humain, laissant à ceux qui recherchent l’autonomie vis-à-vis du gouvernement central et aux extrémistes en guerre ouverte contre lui la possibilité de remplir le vide.

Ce n’est pas seulement l’Irak et la Syrie qui sont sur le chemin de l’échec étatique systémique. D’autres pays de la région présentent une dynamique similaire.

Le Yémen

Au Yémen, par exemple, la production de pétrole classique a culminé en 2001 et s’est maintenant pratiquement effondrée. En novembre 2016, les exportations nettes de pétrole ont atteint le zéro net et sont restées ainsi jusqu’à aujourd’hui.

Le Yémen après le pic, comme la Syrie et l’Irak, présente des caractéristiques similaires d’intensification de la pénurie d’eau et de nourriture. La production d’électricité est intermittente et les pénuries de carburant à l’échelle nationale sont routinières, obligeant à des fermetures d’usines et incitant les sociétés étrangères et les organisations internationales à suspendre leurs opérations, retirant capitaux et personnel.

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Selon l’ONU, près de 500 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë au Yémen (AFP)

Alors que les moyens de subsistance sont détruits, la géopolitique du conflit en cours qui implique l’appui des États-Unis et du Royaume-Uni à la campagne de bombardement de l’Arabie saoudite, et la rébellion persistante des Houthis, servent à effacer tout ce qui reste de la société civile. Actuellement, 12 millions de Yéménites risquent de mourir de faim et 7,3 millions n’ont aucune idée de là où ils trouveront leur prochain repas.

Cela signifie non seulement que la principale source de revenus de l’État est presque devenue obsolète, mais que sa capacité à répondre à la crise d’une manière qui n’est pas simplement réactive aux symptômes a été fatalement inhibée.

Les États du Golfe sont les suivants sur la liste. Collectivement, les principaux producteurs de pétrole pourraient avoir beaucoup moins de pétrole que ce qu’ils affirment dans leurs comptes rendus. Les analystes pétroliers de Lux Research estiment que les réserves de pétrole de l’OPEP pourraient avoir été surestimées de près de 70 %. Le résultat est que les grands producteurs comme l’Arabie saoudite pourraient commencer à faire face à de sérieux défis pour maintenir les niveaux élevés de production auxquels ils sont habitués au cours des dix prochaines années.

Une nouvelle étude à comité de lecture parue dans la revue Energy Policy et réalisée par le Dr Steven Griffiths, vice-président de la recherche au sein de l’Institut Masdar pour la Science et la Technologie d’Abu Dhabi, corrobore ces préoccupations. Le Dr Griffiths observe que les pays de l’OPEP au Moyen-Orient et en Afrique du Nord en particulier pourraient avoir exagéré leurs réserves prouvées. Il note des preuves selon lesquelles « les réserves prouvées du Koweït pourraient être plus proches de 24 milliards de barils et les réserves de l’Arabie saoudite pourraient avoir été surestimées de près de 40 % ».

Un autre exemple clair d’exagération est celui des réserves de gaz naturel. Griffiths soutient que « l’abondance des ressources n’équivaut pas à une abondance d’énergie exploitable ».

Alors que la région renferme des quantités substantielles de gaz naturel, un sous-investissement dû aux subventions, aux conditions d’investissement peu attrayantes et à des « conditions d’extraction difficiles » signifient que les producteurs du Moyen-Orient sont « non seulement incapables de monétiser leurs réserves pour l’exportation mais, plus fondamentalement, incapables d’utiliser leurs réserves pour répondre aux besoins énergétiques nationaux ».

Cela est particulièrement remarquable dans les pays du Golfe : « Les pays du [Conseil de coopération du Golfe [CCG], par exemple, ont de substantielles réserves de gaz naturel associées et non associées, mais tous les pays du CCG, à l’exception du Qatar, sont actuellement confrontés à une pénurie nationale de gaz naturel ».

Griffiths conclut ainsi que « les réserves prouvées d’hydrocarbures dans la région MENA peuvent être trompeuses en ce qui concerne les perspectives d’autosuffisance énergétique dans la région ».

Menace alimentaire

Bien que cela « n’implique pas nécessairement une pénurie imminente de pétrole, cela soulève la question du pic de production de pétrole conventionnel ». Il poursuit en précisant les implications potentiellement déstabilisatrices : « Les pays de la région MENA qui ont traditionnellement compté sur la rente des ressources pour soutenir leurs programmes sociaux, politiques et économiques sont confrontés à des risques relatifs aux délais réels pour la mise en œuvre des réformes nécessaires à leurs économies ‘’post-pétrole’’. »

Et l’épuisement du pétrole n’est qu’une dimension des processus d’ESD en jeu. L’autre dimension est la conséquence environnementale de l’exploitation du pétrole.

Au cours des trois prochaines décennies, même si le changement climatique est stabilisé à une élévation moyenne de deux degrés Celsius, l’Institut Max Planck prévoit que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord connaîtront encore des vagues de chaleur et des tempêtes de poussière prolongées qui pourraient rendre une vaste partie de la région « inhabitable ». Ces processus pourraient détruire une grande partie du potentiel agricole de la région.

Cela dit, l’Organisation arabe pour le développement agricole (AOAD) rapporte que le Moyen-Orient connaît déjà une pénurie persistante de produits agricoles, un fossé qui n’a cessé de se creuser au cours des vingt dernières années. Les importations de produits alimentaires dépassent aujourd’hui les 25 milliards de dollars nets par an à travers la région.

Si rien n’est fait pour relever ces défis, les exportateurs de pétrole du Moyen-Orient connaîtront une convergence systémique de crises climatique, énergétique et alimentaire sur la période allant de 2020 à 2030. Ces crises affaibliront leurs capacités à fournir biens et services à leurs populations. Et le processus de déliquescence systémique de l’État que nous voyons se dérouler en Irak, en Syrie et au Yémen s’étendra à travers la région.

Modèles brisés

Alors que certains de ces processus climatiques sont irrémédiables, leur impact sur les systèmes humains ne l’est pas. L’ordre qui régissait le Moyen-Orient est, indéniablement, en train de se déliter. Il ne reviendra jamais en arrière.

Mais il n’est pas – encore – trop tard pour que l’Orient et l’Occident réalisent ce qui est en train de se passer réellement et agissent dès à présent pour opérer la transition vers l’inévitable futur post-combustibles fossiles.

La bataille pour Mossoul ne peut pas vaincre l’insurrection, car elle fait partie d’un processus de déstabilisation du système humain. Ce processus n’offre aucune manière fondamentale d’aborder les processus de perturbation du système terrestre qui grignotent le sol sous nos pieds.

La seule façon de réagir de manière significative est de commencer à voir la crise pour ce qu’elle est, de regarder au-delà de la dynamique des symptômes de la crise – le confessionnalisme, l’insurrection, les combats – et d’aborder les questions plus profondes. Cela nécessite de réfléchir différemment sur le monde, de réorienter nos modèles mentaux de sécurité et de prospérité de manière à saisir la façon dont les sociétés humaines sont incorporées dans les systèmes environnementaux – et de réagir en conséquence.

Alors, peut-être, pourrons-nous nous rendre compte que nous menons la mauvaise guerre et que, par conséquent, personne n’est capable de gagner.

Puisque l’ancien ordre du pétrole au Moyen-Orient s’effondrera au cours des prochaines années et décennies, les gouvernements, la société civile, les entreprises et les investisseurs ont l’opportunité de construire des structures pétrolières post-énergies fossiles citoyennes qui pourraient ouvrir la voie à de nouvelles formes de résilience écologique et de prospérité économique.

Nafeez Ahmed | 25 mars 2017

Nafeez Ahmed est journaliste d’investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu’il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation Project Censored dans la catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l’intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independent, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis du 11 septembre 2001 et à l’enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Article original traduit par MEE0 – 2 Avril 2017 |

https://www.algerie1.com/face-b/apres-mossoul-la-dissolution-de-l-irak-et-la-fin-du-moyen-orient-178

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