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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).

Le facteur chiite dans la politique étrangère de l’Iran

Posté par mouradpreure le 5 avril 2017

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Quelle place occupe le facteur chiite dans la politique étrangère d’un pays générateur d’une révolution islamique ? Vincent Doix démontre que la politique étrangère de l’Iran révolutionnaire, qui valorise une identité chiite héritée de l’histoire, s’appuie sur un réseau chiite au Moyen-Orient mais bien que la politique étrangère de l’Iran ne soit pas exclusivement chiite, le nouvel équilibre géopolitique régional exacerbe son caractère confessionnel. Illustré d’une carte.

LA FIN de la crise institutionnelle au Liban, matérialisée par l’élection de Michel Aoun en octobre 2016 au poste de président de la République, est la conséquence d’un accord entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, influent notamment à travers le Hezbollah, créé en 1982 à la suite de l’opération « Paix en Galilée ». L’Iran seul pays au monde où le chiisme est religion d’Etat et au sein duquel la population est majoritairement chiite – comme en Azerbaïdjan, à Bahreïn et en Irak –, a affirmé une position dominante sur le monde chiite, à tel point qu’il est fréquent d’évoquer un « arc chiite », zone d’influence qui constituerait une ambition géopolitique de l’Iran. Dans ce sens, l’influence iranienne au Liban se comprendrait comme l’un des axes d’une stratégie globale reposant sur le facteur chiite. Cette stratégie trouve à s’appliquer lorsqu’il est question de la crise syrienne ou de la guerre civile qui trouble le Yémen. Le chiisme, minoritaire à l’échelle du globe où il représente 15% des 1,6 milliards de musulmans, regroupe au Moyen-Orient autant de fidèles que le sunnisme. C’est à ce rapport de force-ci qu’il faut confronter la géopolitique religieuse au Moyen-Orient.

L’Iran est aussi un Etat dont la politique étrangère a été transformée par une révolution islamique, par essence panislamique et hostile à toute influence étrangère. En 1979, la rue reprend des slogans tels que « ni Est ni Ouest, République islamique » (na sharqi na gharbi, jomhuri-e eslâmi). Aujourd’hui, l’équilibre régional est modifié depuis la renaissance de l’Iran comme acteur des relations internationales, conséquence de la reconnaissance de la République islamique par Barack Obama à l’occasion du nouvel an persan en mars 2009, par le Plan d’action conjoint conclu le 14 juillet 2015 ou encore par la place acquise par Téhéran dans le règlement de la crise syrienne. Cette renaissance iranienne redéfinit l’équilibre régional des puissances, notamment vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, mais aussi la place du conflit religieux entre sunnisme et chiisme. Dans un tel contexte, quelle place occupe le facteur chiite dans la politique étrangère d’un pays générateur d’une révolution islamique ?

Cet article, qui ne peut être exhaustif sur la question et sur la complexité des réseaux chiites, démontre que la politique étrangère de l’Iran révolutionnaire, qui valorise une identité chiite héritée de l’histoire, s’appuie sur un réseau chiite au Moyen-Orient (I) mais bien que la politique étrangère de l’Iran ne soit pas exclusivement chiite, le nouvel équilibre géopolitique régional exacerbe son caractère confessionnel (II).

Le facteur chiite dans la politique étrangère de l'Iran
Carte de l’Iran dans son environnement géopolitique
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte. Le facteur chiite dans la politique étrangère iranienne au centre d’enjeux géostratégiques et de rivalités régionales au Moyen-Orient. Réalisation : Vincent Doix pour Diploweb.com

I. La politique étrangère de l’Iran révolutionnaire, qui valorise une identité chiite héritée de l’histoire, s’appuie sur un réseau chiite au Moyen-Orient…

A. L’Iran chiite et l’exportation de la révolution islamique

Phénomène d’abord arabe, l’histoire du chiisme est intimement liée à celle de l’Iran. La branche de l’islam chiite en Iran se réfère plus précisément au « chiisme duodécimain » [1], qui se rapporte au nombre des Imams vénérés (douze), à travers lesquels l’histoire de la vérité est révélée ou « chiisme imamite » selon la théorie de l’imamat à laquelle il correspond. Ali est le premier des Douze Imams que les chiites reconnaissent, lui accordant une importance spirituelle toute particulière. Les chiites, étymologiquement, sont les partisans d’Ali, cousin et époux de la fille de Muhammad, Fatima, ceux qui l’accompagnent. Autre étape importante dans le chiisme, la mort – ou plutôt le martyr dans la tradition chiite – d’Husayn lors de la bataille de Kerbala en 680, qui oppose les troupes d’Huysan, refusant de prêter allégeance au nouveau calife, à l’armée omeyyade. Cette bataille et la mort de l’Imam Husayn sont commémorées annuellement lors d’ashura, le 10ème jour du mois de Muharram de l’an 61 de l’hégire. L’autre dogme clé de la tradition chiite est la disparition du douzième Imam, Muhammad al-Mahdî (« le Mahdi »), entré en occultation lors de la mort de son père en 874 alors qu’il était jeune garçon. Les chiites attendent dès lors le retour de cet Imam, la parousie et la révélation finale, contrairement aux sunnites pour qui le cycle de la prophétie est clos.

Le chiisme devient religion d’Etat en Iran en 1501, lorsque Shah Ismail Ier, premier souverain safavide – dynastie qui régne de 1501 à 1732 sur un territoire s’étalant de l’Anatolie à l’Ouest de l’Afghanistan actuel – l’impose avec l’aide de clercs arabes. Si la période safavide constitue une période de rayonnement pour l’islam chiite, le clergé, utilisé pour territorialiser l’Etat est cependant soumis à ce dernier. Plus encore que la présence de groupes chiites sur le territoire de l’Iran, le rapprochement de cette branche de islam avec la Perse a lieu en ce qu’elle s’inscrit dans la continuité de l’Iran mazdéen. Il existe, en effet, une continuité spirituelle depuis les croyances du zoroastrisme, religion eschatologique dévouée à un dieu suprême au sein de laquelle les esprits du bien triompheront finalement contre ceux du mal.

Le clergé chiite, sur lequel tout nouveau gouvernement doit s’appuyer, s’implique davantage dans la politique à partir du XIXème siècle et à la faveur d’une évolution doctrinale favorisant la production du droit islamique (l’itjihâd). Depuis la fin du XIXème siècle, les oulémas constituent en Iran un corps social autonome et indépendant financièrement de l’Etat, grâce notamment à la doctrine de l’imitation (taqlid), par laquelle chaque fidèle se choisit un modèle (marja) [2].

Les évolutions doctrinales élaborent progressivement une hiérarchie religieuse et une relation entre croyants et savants, qui aboutit au concept de guidance (la wilâya), théorisé par Ruhollah Khomeini en 1970 et intégré dans la Constitution révolutionnaire, c’est-à-dire que l’autorité suprême appartient au jurisconsulte religieux le plus éminent (faqih) et représentant l’imam disparu. La révolution islamique de 1979 marque la prise du pouvoir par les clercs. Ce pouvoir est institutionnalisé : l’article 110 de la constitution iranienne donne au Guide Suprême, élu par une Assemblée de quatre-vingt-six Experts, eux même élus au suffrage universel, des pouvoirs étendus : il définit la politique générale du pays et supervise sa bonne exécution, dispose de l’armée ou encore arbitre les conflits entre les pouvoirs [3]. Le clergé chiite constitue un réseau dense et intégré aux sphères économiques ou administratives.

Pour les idéologues de la révolution islamique, l’exportation de la révolution est centrale. Directement ou indirectement l’Iran intervient dans de nombreux pays (Liban, Algérie, Tunisie, Egypte, Afghanistan, Soudan, Sahara occidental ainsi qu’en Bosnie) ; davantage qu’à un espace chiite, la révolution islamique doit s’étendre à l’ensemble du monde musulman [4].

En pratique, ce sont les réseaux transnationaux de clercs chiites au qui ont été les premiers soutiens à l’exportation de la révolution au Moyen-Orient [5]. Au moment de la révolution, la priorité du gouvernement iranien dirigé par Mehdi Bazargan n’est pas l’exportation de la révolution mais la consolidation du pouvoir central et la continuité des relations diplomatiques. Deux réseaux principaux ont été utilisés : celui des clercs de l’école religieuse de Nadjaf en Irak, sous l’emprise du parti al-Da’wa qui porte un projet politique pour l’ensemble du monde musulman, et celui d’Hassan al-Shirazi qui, en conflit avec l’école de Nadjaf, installe en 1975 une école religieuse dans la banlieue sud de Damas, à Sayyida Zaynab, qui abrite le mausolée de Zeinab, la petite fille de Mohammad et fille d’Ali. Partisans d’une lutte armée, les « shirazistes » veulent renverser les régimes qui oppressent les chiites et sont particulièrement actifs à Bahreïn et en Arabie Saoudite dans les mois qui suivent la révolution islamique.

Aujourd’hui, l’un des vecteurs puissants d’exportation du chiisme iranien est l’université Al-Mustafa. Située à Qom, elle forme des milliers d’étudiants étrangers et dispose d’un réseau dans de nombreux pays, notamment d’Afrique.

B. La dimension religieuse de la politique étrangère iranienne et l’« arc chiite »

La révolution iranienne encourage les minorités chiites du Moyen-Orient, marginalisées, à revendiquer davantage de droits politiques. C’est le cas au Liban, où le militantisme de Moussa al-Sadr fait émerger la minorité chiite comme force politique. Cet Imam iranien formé à Qom arrive au Liban en 1959 pour diriger la communauté chiite de Tyr. Il est à l’origine de la création en 1967 d’une instance officielle de représentation de la communauté chiite auprès de l’Etat libanais (le Conseil islamique chiite supérieur) puis en 1973 du Mouvement des déshérités, qui canalise la jeunesse chiite du Liban. Une milice se créé au sein du Mouvement : en 1978 nait AMAL (l’acronyme de Brigades de la Résistance libanaise signifie de manière heureuse, « espoir »).

L’Iran soutient progressivement les mouvements de lutte contre Israël, profitant de la mort de Moussa al-Sadr en 1978. Après l’opération « Paix en Galilée », déclenchée le 6 juin 1982 par Israël, l’Iran participe au développement d’un mouvement agrégeant des milices chiites variées, le Hezbollah, qui obtient le soutien de l’Ayatollah Rouhollah Khomneyi. Entre mille et deux mille Gardiens de la Révolution sont envoyés dans la plaine de la Békaa [6]. La force spéciale al-Qods de l’Armée des Gardiens de la Révolution est créée en 1982 pour encadrer les volontaires souhaitant combattre au Liban – Qods signifie Jérusalem – et permet à l’Iran d’afficher son soutien à une cause centrale pour les pays arabes. Le Liban, où réside une forte communauté chiite, dont il est possible de dire, malgré l’absence de recensement, qu’elle forme désormais la plus importante minorité confessionnelle du pays, constitue un axe clé de la politique étrangère de la république islamique. Il s’agit en premier lieu d’exporter la révolution islamique, à travers des réseaux chiites – notamment ceux de l’Ayatollah Hossein-Ali Montazeri, alors dauphin de l’Ayatollah Rouhollah Khomeyni, et d’un clerc pro-iranien Muhammad Husayn Fadlalâh. En attaquant Israël, il s’agit aussi de dépasser les clivages liés au chiisme ou au nationalisme perse. Cette stratégie se matérialise dans le soutien, renouvelé, au Hamas, ainsi que dans l’appui plus discret au mouvement al-Sabirin. L’influence iranienne au Liban est toutefois limitée. Si en Syrie, le Hezbollah combat pour l’Iran au côté des forces de Bachar al-Assad depuis le printemps 2013, s’illustrant notamment à Qousseir, les liens entre Hezbollah et le Guide suprême sont depuis le début des années 1990 souples : le Hezbollah est traité comme les autres forces politiques du Liban [7].

La Syrie constitue pour l’Iran un allié important depuis l’alliance d’intérêts lors du conflit Iran-Irak (1980-1988). En 1982, l’ambassadeur d’Iran à Damas, Ali-Akbar Mohtashamipour coordonne la politique de l’Iran vis-à-vis du Liban et d’Israël. Depuis, non seulement la Syrie constitue un accès vers le Proche-Orient pour Téhéran mais est aussi un lieu de pèlerinage pour les chiites iraniens, notamment le mausolée de Zeinab, situé dans la banlieue sud de Damas. Le développement de l’activité économique et touristique autour de ce lieu de pèlerinage, également lieu de rassemblement pour le Hezbollah lors de la crise syrienne, reflète la richesse des liens entre l’Iran et la Syrie.

En décembre 2004, le roi Abdallah de Jordanie introduit dans une interview réalisée pour le quotidien américain Washington Post le concept d’« arc chiite », en tant que représentation géopolitique. Il s’agit alors de dénoncer les risques d’un pouvoir chiite en Irak à la suite de la chute du régime de Saddam Hussein en avril 2003 – les élections du 30 janvier 2005 matérialisent ce nouvel équilibre politique, Nouri al-Maliki devient premier ministre. Pourtant, Nouri al-Maliki tout comme son prédécesseur Ibrahim al-Jaafari est issu de la branche laïque du parti al-Da’wa, opposé à l’autorité des clercs et à l’influence iranienne.

En outre, les mouvements chiites d’Irak se sont autonomisés, à l’image de l’Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak, parti créé en 1982 par l’Iran pour fédérer l’opposition irakienne mais qui s’est détaché de l’Iran en supprimant la référence révolutionnaire dans son nom même puis en reconnaissant la guidance (marja’iyya) d’Ali al-Sistani, l’ayatollah de Nadjaf, au détriment de celle d’Ali Khamenei. Cette « irakisation » de l’Assemblée suprême islamique irakienne, note Laurence Louër, s’inscrit dans le revirement pragmatique de la politique étrangère iranienne entamé à la fin des années 1980 : « les alliances se nouent sur des bases tactiques plus qu’idéologiques  » [8]. Cette indépendance ne signifie toutefois pas la fin de l’influence iranienne qui soutient l’ensemble des mouvements chiites, puissent-ils être concurrents, à l’image du soutien au mouvement de Moqtada al-Sadr dont la milice « l’armée du Mahdi » est pourtant en conflit avec la milice de l’Assemblée suprême islamique, les brigades Badr contrôlées par le corps des Gardiens de la révolution.

L’Iran a utilisé le facteur religieux dans sa politique étrangère en s’appuyant sur différents réseaux chiites. Toutefois, les alliances se nouent d’abord en fonction de l’intérêt national iranien et non au profit du chiisme. Il s’agit bien de l’application d’une doctrine panislamique issue de la révolution et dans laquelle l’appui sur des communautés chiites, cibles principales de la politique étrangère iranienne au détriment d’alliance qui serait plus profitables dans la région, est clé. Par ailleurs, l’évolution de l’équilibre géopolitique régional renforce la dimension sectaire de la politique étrangère iranienne, c’est-à-dire liée à des objectifs chiites, tandis que la réémergence de l’Iran appuie une lecture par les Etats de la région fondée sur le prisme confessionnel.

II. … mais bien que la politique étrangère de l’Iran ne soit pas exclusivement chiite, le nouvel équilibre géopolitique régional exacerbe son caractère confessionnel

A. Les limites à l’expression d’une politique étrangère exclusivement chiite

La proximité de l’Iran et du chiisme dans l’histoire ne peut suffire à conclure que l’Iran soit le centre du monde chiite. En effet, parmi les chefs spirituels de l’islam chiite, marja ou « grand ayatollah » (Ayatollah ol-Ozma) représentant un modèle que chaque croyant décide de suivre, ce n’est pas le guide suprême iranien, Ali Khamenei, qui est le plus suivi mais Ali al-Sistani, l’ayatollah de Nadjaf en Irak. Plusieurs traits du guide Suprême iranien freinent son hégémonie. Une première limite, institutionnelle, se trouve dans la Constitution de la République islamique de 1979, qui politise le religieux à travers une élection à deux tours du Guide. De fait, la plupart des Grands Ayatollahs de l’époque se sont opposés à la velayat-e faqih. En second lieu, une limite concerne la personne même d’Ali Khamenei qui, lorsqu’il est élu en juin 1989 n’est pas un marja, un « modèle à imiter » mais un religieux de rang inférieur. Enfin et conséquence de ce qui précède, dans la diversité théorique qui anime le monde chiite, le Guide Suprême iranien est assimilé aux intérêts nationaux iraniens, l’empêchant d’exercer un pouvoir transnational.

De fait, les pays arabes ont critiqué le prosélytisme iranien, particulièrement vif au moment de la révolution iranienne. Les chiites sont assimilés comme une cinquième colonne iranienne et pour contrer cette menace, les régimes conservateurs (Arabie Saoudite, Pakistan), permettent l’essor de groupes radicaux sunnites, d’inspirations salafiste. Pour Olivier Roy, si « la manœuvre réussit à isoler l’Iran, elle met en place tout un dispositif radical que l’on trouvera plus tard dans les réseaux d’al-Qaida » [9]. In fine, la mort de l’imam Khomeini en 1989 marque la fin de l’expansion de la Révolution, le président Rafsanjani met en place une politique plus pragmatique qui consiste à la fois à négocier avec les groupes sunnites et à faire des groupes chiites des parties prenantes de la politique intérieure des Etats où ils évoluent, à l’inverse d’un rattachement à l’Iran.

Enfin, non seulement les mouvements islamistes sunnites se sont rapidement détachés de l’Iran à la suite de la révolution, rupture consacrée par la guerre Iran-Irak qui débute en septembre 1980, mais en outre, « la révolution islamique iranienne va s’enfermer dans le ghetto des minorités chiites, sans pour autant devenir hégémonique à l’intérieur de ces communautés » [10]. Aujourd’hui, ce sont l’administration et les réseaux du Guide suprême qui veillent à préserver l’idéologie révolutionnaire

L’étude de la pratique diplomatique iranienne prouve que l’Iran n’opère pas une politique purement chiite. Le régime a ainsi développé des liens étroits avec des régimes athées tels que la Chine, la Corée du Nord ou le Venezuela. En témoignent également les relations qu’entretient l’Iran avec l’Azerbaïdjan, pourtant peuplé à 85% de chiites. La politique iranienne vis-à-vis de Bakou est querelleuse : qu’il s’agisse des ressources énergétiques et halieutiques de la Caspienne (en 2001, l’Iran a ordonné militairement, à un navire de la British Petroleum alors en mission d’exploration sous mandat azéri, de quitter une zone de la mer caspienne revendiquée par Téhéran) ou de différents moraux. Lors de l’organisation en mai 2012 du concours de l’Eurovision en Azerbaïdjan, les responsables iraniens ont dénoncé la perversion ou l’homosexualité soutenues par le voisin chiite.

Enfin, l’Iran a apporté son soutien à l’Arménie dans le conflit du Haut-Karabagh qui débute en 1988. Récemment, en décembre 2016, le président iranien Hassan Rouhani s’est rendu en Arménie pour développer les relations économiques entre les deux pays. Erevan et Téhéran, qui expriment régulièrement « l’amitié qui les lie », évoquent la mise en place d’un corridor de communication depuis l’Iran à destination de la Mer Noire. Les relations entre les deux Etats pourraient se renforcer, un traité de libre échange entre l’Iran et l’Union économique eurasiatique est en cours de négociation.

De même, le soutien de l’Iran envers les Houtis, tribu zaydite du Yémen, est extrêmement mince. Ce conflit ne s’inscrit d’ailleurs pas dans un rapport idéologique entre sunnites et chiites. Au contraire, prédominent des logiques tribales et liées à l’enclavement de ces populations, tandis que l’intervention saoudienne de mars 2015, menée avec le soutien des pays du Conseil de Coopération du Golfe s’explique principalement par la crainte d’un soulèvement au sein de la monarchie conservatrice et de revendications sociales.

En réalité et comme le note Afshon Ostovar, « la plupart des relations de l’Iran ne reposent pas sur des considérations idéologiques ou religieuses » [11]. La politique iranienne à l’égard du Moyen-Orient est mue par une volonté d’équilibre régional ; notamment en contrepoids à l’influence de l’Arabie Saoudite, alliée des Etats-Unis depuis le pacte du Quincy du 14 février 1945. Au Royaume de Bahreïn, île reliée à l’Arabie Saoudite et place d’exutoire aux saoudiens, l’influence iranienne est limitée. A la suite des « Printemps arabes », les manifestations de février-mars 2011 ont été réprimées grâce à l’intervention de Riyad, sans que l’Iran n’interfère. Si la présence de la Vème Flotte américaine peut expliquer cette distance à l’égard d’un pays conquis par les Safavides et considéré comme province jusqu’à récemment par une frange nationaliste iranienne [12], Téhéran respecte la souveraineté de cet ancien protectorat britannique devenu indépendant en 1971.

La diplomatie iranienne s’appuie sur des alliances pragmatiques, sans que le facteur chiite ne soit constamment déterminant : avec Dubaï, le Qatar ou Oman, ou encore auprès du Tadjikistan, persanophone et de l’Arménie chrétienne [13]. Aujourd’hui, le soutien aux forces loyalistes en Syrie s’explique surtout par la crainte d’une prise du pouvoir par l’Arabie Saoudite et ses alliés en Irak [14]. Cette alliance fait face à des intérêts parfois divergents. Par exemple, tandis que l’Iran soutenait un pouvoir chiite en Irak, la Syrie appuyait l’idée d’un gouvernement associant sunnites et éléments baasistes.

B. Un contexte régional qui pourtant exacerbe le caractère confessionnel de la politique étrangère de l’Iran

Au début des années 2000, plusieurs événements majeurs conduisent à une réémergence du fait chiite comme ensemble solidaire : la décision américaine, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, de modifier sa politique étrangère au Moyen-Orient : la chute des talibans d’Afghanistan, le renversement du régime de Saddam Hussein, l’influence du Hezbollah et l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri ou encore l’élection en 2005 de Mahmoud Ahmadinejad. Plus tard, l’Iran, en appelant à la meilleure participation à la vie politique des minorités chiites , est perçu comme l’instigateurs des vagues de protestations liées aux printemps arabes à Bahreïn et dans les provinces orientales d’Arabie Saoudite. Les tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran font ressurgir le sectarisme confessionnel dans les rapports régionaux. Ainsi, l’arrestation en 2012 par Riyad du clerc chiite Nimr Baqer al-Nimr puis son exécution en janvier 2016, la réponse de la rue iranienne par le saccage de l’ambassade d’Arabie Saoudite et la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays ou encore le refus de délivrer des visas aux iraniens pour effectuer le pèlerinage à la Mecque sont autant de démonstrations de la radicalisation des positions de l’Arabie Saoudite et de l’Iran.

Plus encore, la crise syrienne et la prépondérance stratégique des Gardiens de la révolution inquiète. Régulièrement, le président Turc Recep Tayyip Erdogan accuse l’Iran de vouloir déstabiliser la région. Le ministère des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a formulé en février 2017 lors de la conférence de Munich sur la sécurité une crainte confessionnelle, qui cache une inquiétude géostratégique : « l’Iran veut rendre l’Irak et la Syrie chiites ».

Cette formule traduit la crainte que de manière analogue à la période suivant la révolution islamique iranienne, les minorités chiites soient actuellement encouragées à la sédition.

L’influence du facteur confessionnel sur la politique étrangère de l’Iran, relevée depuis les premières manifestations contre le régime de Bachar al-Assad et l’organisation « Etat islamique », constitue à l’heure actuelle un frein à l’expansion régionale de l’Iran.

Les Etats-Unis, la Russie et les pays de l’Union européenne ont montré un intérêt à ce que l’Iran joue un rôle régional, d’autant plus que l’Iran veut exprimer à la fois une alternative et un frein contre l’idéologie wahhabite portée par l’Arabie saoudite, mais également se montrer responsable face au djihadiste international en Syrie et en Asie centrale. Pourtant, le soutien dont a pu bénéficier l’Iran à la suite de l’accord sur le nucléaire 14 juillet 2015 repose sur une base maigre. Ainsi la nouvelle administration en place aux Etats-Unis depuis le 20 janvier 2017 se montre hostile à l’Iran, qualifié par le secrétaire américain à la défense James Mattis, de «  plus grand Etat soutenant le terrorisme au monde » : executive order du 27 janvier 2017 visant sept pays du Moyen-Orient dont l’Iran, renouvelé le 6 mars 2016 – hors Irak ; menaces réitérées du président Donald J. Trump et nouvelles sanctions imposées à 12 compagnies et 13 individus, le 3 février 2017, à la suite du tir de missile balistique par l’Iran le 29 janvier 2017. Cette situation fragilise le président iranien Hassan Rouhani, promoteur d’une position indépendante mais non isolationniste. Les médias proches des conservateurs « durs », à l’image du quotidien Kayhan, accusent la faiblesse de l’Iran vis-à-vis de l’occident tandis que le chef de la Justice, nommé par le Guide Suprême en août 2009, Sadegh Larijani, a demandé au gouvernement de tirer les leçons de « l’expérience amère » du Plan d’action et de faire preuve de fermeté vis-à-vis des Etats-Unis. En somme, le contexte régional et la nécessité pour l’administration Rouhani d’agir face aux critiques du camp conservateur sont une limite aux intérêts nationaux de l’Iran, qui pourraient être à la fois commercialement et diplomatiquement orientés vers différents Etats voisins. Outre le cas de l’Asie centrale, délaissée par l’Iran, à l’Est, les relations de l’Iran avec l’Inde supplantent celles avec le Pakistan, où l’influence wahhabite saoudienne est prégnante et qui a soutenu des mouvements anti-chiites, en son sein mais également en apportant de l’aide au Talibans afghans.

La formule féconde du roi Abdallah de Jordanie, reprise en 2006 par Hosni Moubarak, de « croissant chiite », a conduit à une lecture globalisante des événements impliquant des communautés chiites au Moyen-Orient. Cette interprétation des dynamiques de communautés chiites conduit à surexposer à la fois le facteur chiite dans la région et comme vecteur de la politique étrangère de l’Iran. Si le facteur chiite constitue pour l’Iran un vecteur utile et opportun de sa politique étrangère mais non exclusif, les négociations avec des groupes sunnites, la distance prise avec des groupes chiites, sont autant de réalités de la politique étrangère de l’Iran. L’expression d’un caractère sectaire et confessionnel de la politique étrangère de l’Iran, régénéré depuis le début des années 2000 et qui reflète l’équilibre des forces internes du pays, organise en outre un ensemble de freins géostratégiques et diplomatiques pour l’Iran.

Par Vincent DOIX, le 4 avril 2017  

Diplômé du Master Affaires Publiques de SciencesPo Paris et en droit international à Paris 1 Panthéon.

http://www.diploweb.com/Le-facteur-chiite-dans-la-politique-etrangere-de-l-Iran.html

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