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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).
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Smail Goumeziane, une analyse sur l’économie mondiale : Gilets jaunes et régulation démocratique

Posté par mouradpreure le 26 décembre 2018

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Enfin, au niveau de la planète, que dire de ce cancer qui gangrène le cœur même de l’économie mondiale et qui est constitué de cette économie criminelle dont l’explosion est un des phénomènes majeurs ayant accompagné la mondialisation ?

Au niveau planétaire, celle-ci brasse de faramineux volumes financiers plus ou moins avouables, sur fond de conflits, de trafics de drogue, d’armements et autres trafics d’êtres humains, dont elle assure encore le blanchiment au travers de quelques dizaines de paradis fiscaux, situés pas uniquement dans de petites îles lointaines. Faut-il rappeler que les dix premiers paradis fiscaux sont : les Etats-Unis (Delaware), le Luxembourg, la Suisse, les Îles Caïman, le Royaume-Uni (City of London), l’Irlande, les Bermudes, Singapour, la Belgique, et Hong Kong.

A eux seuls, les bénéfices du narcotrafic sont estimés à près de 5000 milliards de dollars sur les 20 dernières années ! En fait, depuis plus de trente ans, malgré (ou à cause) des «fameux» plans d’ajustement structurel des années 1980 à 2000, ce n’est pas à un rattrapage en termes de développement auquel on assiste.

C’est plutôt à une véritable et dangereuse dérive économique des continents, dont tous les pays tiers-mondialisés, y compris la Chine, sont les victimes. Et qui se poursuit. Que ce soit en termes de richesse nationale (PIB à parité de pouvoir d’achat) ou de richesse individuelle (PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat), les écarts absolus de richesse entre pays riches et pays tiers mondialisés continuent de s’élargir. Qu’on en juge sur 20 ans.

En termes globaux, entre 1993 et 2013, le PIB global des Etats-Unis, à parité de pouvoir d’achat, s’accroît de 6226 à 16 230 milliards de dollars, et celui de la France de 1068 à 2453 milliards de dollars. Au cours de la même période, dans le continent asiatique, celui de la Chine passe de 3503 à 15 643 milliards de dollars, et celui de la Corée du Sud de 503 à 1642 milliards de dollars. Enfin, en Afrique, le PIB de l’Algérie passe de 84 à 505 milliards de dollars. Ce faisant, malgré ces évolutions globalement positives pour ces pays, les écarts de richesse nationale par rapport aux Etats-Unis (écart en 2013 moins écart en 1993) se sont creusés : de +155% pour la France, de +154% pour la Corée du Sud et de +156% pour l’Algérie. A l’exception de la Chine qui voit son écart global se réduire de -78%, et qui est en passe de rattraper le PIB global américain.

Mais, c’est surtout en termes de richesse individuelle que le processus d’aggravation des écarts est le plus manifeste. Le revenu annuel moyen de l’Américain, à parité de pouvoir d’achat, augmente de 23 640 à 51 340 dollars, celui du Français de 18 367 à 37 154 dollars. Pendant ce temps, en Asie, celui du Chinois passe de 2897 à 11 525 dollars, et celui du Sud-Coréen de 11 213 à 32 708 dollars. Enfin, sur le Vieux Continent, celui de l’Algérien passe de 3761 à 12 893 dollars.

On le voit, les écarts de richesse individuelle par rapport aux Etats-Unis se sont également aggravés : de +169% pour la France, de + 153% pour la Chine, de +50% pour la Corée du Sud et de +93% pour l’Algérie. Autrement dit, au cours de cette période, lorsqu’un Américain moyen a empoché 100 dollars de plus, le Sud-Coréen a reçu 78 dollars, le Français 68 dollars, l’Algérien 33 dollars et le Chinois 31 dollars. On pourrait résumer toute cette évolution de la façon suivante : lorsqu’un Chinois fait l’effort d’obtenir un dollar de plus, il en fait gagner 3,3 à l’Américain moyen !

Ainsi, avec la mondialisation ultralibérale, en une vingtaine d’années, l’Américain moyen est celui dont la richesse individuelle, déjà la plus élevée au départ, a le plus augmenté (+ 27 700 dollars, soit plus qu’un doublement). Que dire des écarts entre les plus riches et les plus pauvres ! En 1960, les 20% les plus riches au niveau mondial percevaient 30 fois plus que les 20% les plus pauvres. Au début des années 2000, le rapport est de 74 fois plus.

A travers ces quelques chiffres, on constate que l’amélioration relative, plus ou moins forte, des revenus moyens des pays du Sud et de l’Est est largement «balayée» par la vitesse de croisière des revenus moyens de l’économie américaine et des autres pays riches, et encore davantage par celle de la nouvelle aristocratie mondiale. Dans l’économie mondiale globalisée, les efforts fournis, depuis plusieurs décennies, par les pays du Sud et de l’Est, pour s’ajuster et améliorer les revenus de leurs populations, symbolisés par les taux de croissance affichés, conduisent indirectement, (et inéluctablement ?) à accroître davantage encore ceux des Américains, principalement des plus riches d’entre eux.

En d’autres termes, le fossé se creuse de façon dramatique. Pour espérer seulement maintenir l’écart, le Chinois devrait multiplier par cinq le rythme de croissance par tête d’habitant actuel ! Impossible. De façon plus imagée encore, la mondialisation permet aux Etats-Unis, locomotive de l´économie mondiale, de rouler plus vite que les wagons qui suivent, même avec un ralentissement de sa croissance !

Comment ne pas conclure que la mondialisation profite, à l’évidence, davantage et plus rapidement aux Etats-Unis qu’au reste du monde ? A l’aristocratie mondiale plus qu’au reste de l’humanité ? Que c’est une des raisons de l’hyper puissance américaine, – même si celle-ci ne «dispose plus que» de 24% de la richesse mondiale en 2017 contre 30% en 1993 –, et davantage de l’aristocratie mondiale qui détient plus du tiers de cette même richesse mondiale ?

Expansion des libertés et triple régulation

Dans ces conditions, le rattrapage des pays «riches» par les pays pauvres n’est au mieux qu’un leurre, au pire qu’une ineptie. Tout comme le rattrapage des riches par les pauvres dans les pays développés. Le moment est plutôt venu d’envisager un autre type de développement et un autre système de régulation au niveau national et à celui de la planète.

Une nouvelle conception du développement : l’expansion des libertés. Après l’échec des stratégies de développement initiées au lendemain des indépendances et celui, plus récent, des programmes d’ajustement structurel, il a fallu repenser entièrement le concept même de développement. Progressivement, depuis les années 1980, celui-ci s’est reconstruit autour de trois notions essentielles.

D’une part, constatant les dégâts de tous ordres et de plus en plus lourds occasionnés à la planète, et le risque climatique désormais évident, les experts ont défini le développement en fonction de sa durabilité, comme un processus devant assurer les besoins présents sans affecter la capacité des générations futures de satisfaire les leurs dans les domaines économiques, sociaux et environnementaux. Dans ce cadre, les objectifs du développement durable conjuguent désormais l’efficacité économique, l’équité sociale et l’intégrité de l’environnement.

D’autre part, d’autres experts du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ont contesté le seul recours au PIB pour juger du niveau de développement d’un pays et mis au point un indicateur composite, l’Indicateur de développement humain (IDH) qui, outre le PIB, intègre les données relatives à l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé et à la lutte contre la pauvreté. Ce faisant, l’Homme redevient central dans l’analyse du développement et l’économie est examinée dans sa capacité à être au service de l’Homme et de ses besoins essentiels.

Enfin, plus fondamentalement, Amartya Sen, chercheur indien, Prix Nobel d’économie en 1998, définit le développement de façon encore plus novatrice comme «un processus de développement et d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus.» Pour lui, nul doute, le développement est d’abord un processus qui consacre la liberté de conquérir des libertés et qui permet aux hommes de se libérer de toutes les contraintes qui freinent l’expansion de leurs libertés dans tous les domaines.

De toutes ces approches, il ressort clairement que le développement ne peut se réduire au seul phénomène de croissance du PIB ou des revenus globaux. Ceux-ci sont des moyens, certes importants, pour atteindre ces libertés, mais d’autres moyens aussi essentiels sont nécessaires : moyens d’accès à l´éducation, à la santé, à l’eau, au logement ; moyens d’engager une transition énergétique juste et durable ; moyens de participer aux débats et décisions publics, à leur organisation et à leur contrôle.

Or, ces moyens ne peuvent résulter de la seule régulation par «les forces aveugles du marché». Plus que jamais, les Etats doivent veiller à ce que tous les citoyens disposent de plus en plus de libertés réelles et des possibilités de les exercer. Cela signifie que les Etats doivent favoriser l’émergence d’une démocratie à la fois représentative et participative, créer les conditions et facilités économiques nécessaires au développement des richesses, dans le respect et la protection de la nature, en vue de réduire les inégalités, multiplier les opportunités sociales, garantir la transparence dans l’exercice des libertés, notamment politiques, et veiller à la sécurité des biens et des personnes.

Dans cette perspective, il est clair, par exemple, que la pauvreté ne se réduit pas seulement à un déficit de revenu ou à la situation de chômage, compensable par de simples transferts financiers ou fiscaux, plus ou moins conjoncturels. La liberté d’un travailleur, en la matière, ce n’est pas uniquement la possibilité d’avoir accès à un emploi productif, c’est aussi celle d’obtenir un meilleur revenu et celle d’exercer son emploi de façon durable, dans les meilleures conditions de santé et de sécurité pour lui et sa famille.

C’est aussi celle de pouvoir se syndiquer, de faire grève ou de se faire entendre par quelque canal légal possible pour défendre ses droits. C’est enfin la liberté de se former tout au long de son existence. La liberté du consommateur ce n’est pas l’accès aux biens par le recours inconsidéré au crédit et au surendettement pour satisfaire ses besoins, mais celle d’accéder aux meilleurs niveaux de revenus directs et au maximum de biens collectifs à proximité de son lieu de vie et de travail.

La liberté du citoyen, c’est aussi celle de pouvoir exprimer librement ses opinions et de participer à la régulation politique, économique, sociale et environnementale. Bien entendu, les objectifs du développement de chacun dépendent des possibilités de chaque pays, de chaque territoire, en fonction de son héritage historique, de la quantité et de la qualité de ses ressources et de sa capacité de mobilisation et de création.

Parmi toutes les libertés que veulent exercer les individus, les libertés économiques sont primordiales, car ce sont elles qui permettent, comme le dit Ibn Khaldoun(1), de «gagner sa vie». Parmi elles, celle d’accéder à l’emploi et de choisir son métier, celle de créer son entreprise ou encore de participer aux échanges sont primordiales. Mais, que vaudraient celles-ci si les individus ne disposaient pas d’autres libertés plus instrumentales, notamment dans les domaines politiques, sociaux, environnementaux, culturels ou cultuels ?

Que vaudraient aussi toutes ces libertés si l’Etat et ses démembrements ne jouaient pas leur rôle de «modérateur» et de «conciliateur des intérêts opposés» sur la base du droit et de la justice ? Pas grand-chose ! C’est dire que face à la mondialisation, c’est un véritable développement qu’il faut engager en vue du bien commun et de l’aspiration à une meilleure qualité de vie pour tous. Un développement qui préserve l’environnement et restaure la justice sociale.

Pour cela, il convient de mettre en place un nouveau système de régulation. Depuis la chute du Mur de Berlin et la reprise en main du tiers-monde et des pays de l’Est par le biais de l’endettement et de l’ajustement structurel, on l’a vu, une seule issue est proposée pour sortir du mal/développement ou entrer «en transition» : l’économie de marché et la régulation par le marché. C’est un credo universel qui parcourt, depuis trente ans, par vagues successives et comme une onde de choc, tout ce que la planète connaît de pays anciennement et nouvellement pauvres.

Dans la réalité, on l’a vu, les choses ne sont pas aussi simples pour tous ces candidats à un nouveau développement, car le recul de la régulation publique a creusé les inégalités sociales et territoriales, multiplié les injustices de toutes natures et fait vaciller la démocratie. Il est donc urgent de retrouver les ressorts pour construire collectivement un nouveau système de régulation. Dans ce sens, essayons ici de tracer ce que pourraient être les contours de ce nouveau système de régulation.

Entendons-nous d’abord sur ce qu’est un système de régulation. Dans ce texte, on entend par régulation le mode de fonctionnement et les mécanismes d’allocations des ressources (financières, techniques et humaines) correspondant à un type d’économie (ou de société). Ainsi, selon cette définition, on peut dire qu’à l’économie de marché correspond la régulation par le marché, à l’économie publique la régulation publique (ou par l’Etat et ses démembrements) et à l’économie populaire, communautaire ou solidaire, la régulation citoyenne. Dans ce qui suit, on constatera que ces trois formes d’économies coexistent le plus souvent avec un caractère plus ou moins dominant pour certaines d’entre elles selon les époques et les pays.

A tout seigneur tout honneur, examinons l’histoire de la régulation marchande. On y découvre que le marché existe depuis l’antiquité, et que dans toutes les sociétés le rapport à l’Etat y a toujours été permanent. Historiquement, en effet, on rencontre deux grands types de marchés : les marchés libres et les marchés contraints. Les premiers consacrent la liberté d’accès et d’échange des produits, des biens et des services par la loi (le marché concurrentiel) ou par le fait (le marché informel).

Les seconds soumettent, au contraire, l’accès et l’échange à une procédure, à une autorisation administrative (le marché administré ou «planifié»), à une réglementation spécifique (les corporations médiévales en Europe, le muhtassib, ou directeur des marchés, dans l’empire musulman), lorsque cet accès n’est pas déjà rendu impossible par des raisons techniques ou économiques (le monopole), voire politiques. C’est ainsi qu’il faut comprendre les quotas, le contingentement, les licences d’importation ou d’exportation, la dérogation, la concession…

Dans les différentes sociétés, ces marchés coexistent, s’affrontent parfois, et évoluent, dans la transparence ou dans l’opacité, jusqu’à ce qu’une des formes soit dominante au niveau national, régional ou même sectoriel. Dans de nombreux pays, on trouve ainsi des marchés concurrentiels et monopolistes, des marchés administrés et informels. Dans la plupart des pays du tiers-monde et de l’Est, les marchés monopolistes, administrés et informels sont encore dominants.

Avec la mondialisation de l’économie, on l’a vu, les biens et services produits et échangés proviennent majoritairement, directement ou indirectement, d’un acteur principal, l’entreprise privée transnationale, et leur financement des marchés financiers. La mission de l’entreprise transnationale, et de son réseau, est désormais de produire avec efficacité (notamment en termes de rentabilité pour ses actionnaires) de n’importe quel point du monde pour vendre sur un marché de plus en plus planétaire.

Sur le marché mondial, les monnaies les plus solides (dollar, euro, yen…) assurent la circulation des capitaux et des marchandises et disposent de leurs propres marchés, financiers et monétaires, dont les flux colossaux sont assurés, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie mondiale, par la seule magie des ordinateurs et des satellites.

Avec une telle complexification de la division transnationale du travail et des marchés, comment s’étonner de la volatilité des prix, de la formidable mobilité des capitaux, du foisonnement des activités spéculatives et de la multiplication des crises ? Les marchés sont sensibles, à la seconde, à toute information, réelle ou artificielle, provenant de n’importe quel point du globe. Leurs fluctuations permanentes rendent risquées toutes analyses et décisions pour qui n’a pas simultanément accès à toutes les informations et à leurs sources.

Dans tous les cas, sur les marchés financiers, on le sait, trois indicateurs principaux président aux réactions des opérateurs et guident leurs décisions : l’inflation, les taux d’intérêts et le rendement des actions. Globalement, les échanges seront bons s’ils sont basés sur une inflation maîtrisée, ou réduite, à un niveau inférieur à celui des taux d’intérêt, eux-mêmes inférieurs au rendement des actions. La hausse de ceux-ci est alimentée en permanence par diverses bulles (informatique, financière, immobilière…).

Or, c’est justement sur les réponses à ces questions que les pays du tiers-monde et de l’Est, désormais dotés de places boursières, sont le plus surveillés et jugés par les maîtres du monde. L’inflation, les taux d’intérêts et les rendements boursiers locaux doivent y favoriser la rentabilité des investissements extérieurs délocalisés ou non. Les places financières nouvellement constituées, étroitement liées à Wall Street, doivent y proposer des rendements plus attrayants que ceux des pays du Nord.

A la limite, on pourrait le concevoir si l’on était en situation de concurrence idéale ou pure, c’est-à-dire en situation d’échange libre où tous les acteurs auraient le même poids dans la décision économique ? Or, pour des raisons d’information, d’organisation et de ressources, plus encore dans le tiers-monde et à l’Est, l’équité dans les échanges est loin d’être la règle. En théorie, le marché concurrentiel est présenté comme le lieu privilégié de la démocratie économique, puisqu’on aurait la liberté d’y entrer et d’en sortir.

Dans la réalité, ses limites sont connues : tendance naturelle à la concentration du capital, au développement des monopoles et à la spéculation commerciale et financière ; exclusion des producteurs non compétitifs (publics et privés) ; exclusion des consommateurs non solvables (Etats et particuliers). Tout cela, on l’a vu, conduit d’une part à la montée des inégalités économiques, sociales et environnementales, sur fond de concentration du capital, de faillites, de fermetures d’usines, de pollutions multiformes, d’expropriations immobilières, de délocalisations, de licenciements, de chômage, d’exclusion et de pauvreté, et, d’autre part à la pression sur les salaires, à la spéculation, à l’évasion fiscale et aux fuites de capitaux.

En régime démocratique «fordiste», on a pu réduire ces inégalités et ces injustices lorsque les Etats et les organisations sociales (syndicats, partis politiques, organismes sociaux et associations diverses) compensaient ces dérives «naturelles» de l’économie de marché par des régulations publiques et des négociations fondées sur la justice sociale et la solidarité envers ceux qui sont les plus démunis (grâce à l’économie publique et à la protection sociale).

C’est aujourd’hui loin d’être le cas du fait du recul de la démocratie, en particulier du fait de l’affaiblissement de ses corps intermédiaires (Parlements, partis politiques, syndicats, mais aussi autorités locales), dans les pays riches comme dans le tiers-monde et à l’Est, du fait de la montée des nationalismes et des populismes, comme des régimes politiques autoritaires, et de la pression qu’exerce sur eux l’aristocratie mondiale, en matière de remboursement de la dette, de déréglementation et de privatisations des secteurs les plus stratégiques, de faibles coûts salariaux ou de démantèlements tarifaires et autres cadeaux fiscaux.

La question pour les pays du tiers-monde et de l’Est n’est pourtant pas de savoir s’il faut ou non s’ouvrir à l’économie de marché, rompre avec elle, ou se laisser envahir par le marché informel. Consacrée par l’OMC (Organisation mondiale du commerce), la mondialisation, dont ils sont pour la plupart membres, est bel et bien là. Il s’agit avant tout, pour ceux qui en ont la volonté, de construire démocratiquement et collectivement une économie où le marché libre est structuré et sanctionné par la loi, avec ses institutions et ses acteurs légaux auxquels on assure la liberté d’intervention et de contrôle, dans le respect de leurs droits et obligations.

A condition que la loi (notamment la Constitution) y garantisse la propriété privée productive et la libre entreprise, mais aussi y protège les producteurs locaux (contre les monopoles et les spéculateurs), les travailleurs d’hier et d’aujourd’hui (contre la baisse de leur pouvoir d’achat, la diminution de leur protection sociale et l’exclusion), et l’Etat lui-même (contre l’endettement, la corruption, la fraude fiscale et son évasion). Cela suppose, à l’évidence, que les institutions publiques de régulation y soient, elles aussi, fondées sur le droit et non sur le fait ou la force, et qu’elles retrouvent toute leur plénitude et leur efficacité.

Pis, dans la plupart des pays pauvres, il faut que la régulation s’appuie sur la loi et non sur la force. Dans ces pays, le marché administré y est encore le lieu où l’administration et la bureaucratie se conjuguent, et se substituent, par l’injonction, le clientélisme et l’arbitraire, aux opérateurs naturels des marchés que sont les entreprises, les travailleurs et les consommateurs. Plus grave encore, le marché informel y occupe une part non négligeable, parfois dominante, avec sa cohorte de petits opérateurs, luttant pour la survie de leurs familles, mais aussi avec ses réseaux plus ou moins occultes et leurs pratiques illégales.

Pour toutes ces raisons, l’économie moderne à laquelle doivent aspirer tous les pays est une économie où la production et la consommation sont organisées par la loi, sur la base du droit économique, social et environnemental, et du contrat librement consenti, et dont la sanction est assurée, en toute transparence, sur un marché sans contrainte. Mais c’est aussi une économie où les revenus distribués, résultat d’une activité productive réelle, sont licites et principalement constitués de salaires et de profits et non de rentes et autres revenus de la spéculation. Par ailleurs, aux côtés du marché, l’Etat, loin de se désengager, doit au contraire jouer pleinement son rôle de régulateur.

Un rôle essentiel pour lever les contraintes au libre jeu des acteurs productifs sur le marché (lutte contre les rentes et les monopoles), pour protéger les entreprises soumises à une concurrence déloyale (dumping économique ou social, pratiques informelles), pour améliorer leur compétitivité (incitations fiscales et lutte contre le dumping fiscal, aides à la modernisation, travaux d’infrastructures, adaptation des droits de douane…), pour contrôler des activités stratégiques (défense, sécurité, énergie, haute technologie), et pour assurer la juste redistribution des richesses produites et la régulation sociale et environnementale (transition énergétique et écologique, justice sociale et solidarité nationale).

Pour autant, on le sait, l’Etat possède cependant ses propres faiblesses, particulièrement dans le tiers monde et à l’Est, notamment en termes d’organisation et de ressources. Il est donc indispensable de conjuguer son action avec celle de la société civile, dont les pratiques politiques, économiques, sociales et environnementales solidaires, les potentialités régulatrices et la volonté de participer de façon directe et responsable sont insoupçonnées. Pour cela, l’Etat doit favoriser l’émergence de la société civile, son expression libre, le dialogue avec ses organisations représentatives, dans leur diversité, et engager, sans arrière-pensées, les négociations qui s’imposent afin de conclure les compromis, y compris institutionnels, qui consacrent l’avancée des libertés démocratiques.

Cela ne constitue en rien une nouvelle utopie. Car, de fait et de façon plus ou moins démocratique, la combinaison plus ou moins équilibrée de ces trois formes d’économie et des régulations correspondantes existent dans toutes les économies réelles de ce début de XXIe siècle. Aux Etats-Unis, chantres du libéralisme, les trois régulations coexistent, même si l’économie de marché et sa régulation «financière» dominent outrageusement, cherchant en permanence à réduire l’influence des deux autres économies et de leurs régulations (notamment sous le pouvoir de Bush, et maintenant de Trump), et ambitionnant, grâce à la mondialisation et à la toute-puissance du lobby militaro-industriel, d’étendre ce «modèle unique» au reste du monde, fut-ce par la force.

En France et en Allemagne, la régulation de l’Etat, avec la participation active des partenaires sociaux «traditionnels», reste davantage présente en complément du marché, que ce soit dans les services publics ou dans les mécanismes de protection sociale, d’où les luttes récurrentes que ce «modèle social» engendre dans la perspective de son extension à l’espace européen. En Russie, en Algérie, en Chine et dans bien des pays du tiers-monde, toutes ces formes de régulation ont bien du mal à s’imposer.

On est encore en présence de régulations hétéroclites, contradictoires et inefficaces, sur fond de fermeture plus ou moins totale du champ politique. Les règles du marché prônées par la mondialisation, quand elles ne sont pas cantonnées dans des zones franches ou spéciales, continuent de faire face aux séquelles de l’économie administrée et à sa jungle de procédures, au diktat des monopoles et de la rente, à la toute-puissance du marché parallèle et de son pendant, l’économie informelle, quand ce n’est pas à l’injonction politique ou au déni de droit, bloquant toute velléité de faire avancer les libertés.

Enfin, partout, les pratiques solidaires et la régulation citoyenne se heurtent à des obstacles, même si d’indéniables progrès ont été opérés au cours de ces trois dernières décennies, aussi bien aux Etats-Unis (secteur coopératif et fonds éthiques), qu’en Europe (économie sociale et environnementale, mouvement associatif, placements éthiques) ou dans les pays du tiers-monde (communautés villageoises, associations diverses, groupements solidaires, coopératives populaires, gestion participative des communes…). Et même dans le cadre du commerce international avec l’émergence d’un «commerce équitable» de plus en plus actif.

En tout état de cause, ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que les pratiques solidaires dans les domaines politique, économique, social et environnemental, sorties de la marginalité dans laquelle l’économie de marché et certains Etats tentent de les circonscrire, sont incontournables pour la mobilisation des populations, sur les lieux de travail et de vie, et la mise en place d’un nouveau système de régulation, plus soucieux des libertés et des responsabilités individuelles et collectives des citoyens.

C’est dire que les Etats et leurs démembrements, soucieux de démocratie réelle, ont tout à gagner à nouer au plus vite une alliance stratégique avec les organisations représentatives de cette régulation citoyenne, face à la toute-puissance de la logique rentière de la nouvelle aristocratie mondiale. Autrement, celles-ci risquent d’être instrumentalisées et confinées au rôle de «voiture-balai» de l’économie libérale (s’occuper au moindre coût financier des laissés-pour-compte du marché), ou de l’économie publique (instrument visible de sa politique clientéliste).

C’est pourquoi la vigilance doit être de mise : pour permettre aux diverses organisations de la société civile d’être respectées et considérées comme des partenaires à part entière, les pratiques solidaires et la régulation citoyenne doivent avoir leur propre objet, leurs propres ressources techniques, humaines et financières, leurs propres règles, y compris institutionnelles, et résulter, à tous les niveaux, de décisions libres, responsables et volontaires des citoyens. Ce qui est encore loin d’être le cas.

En effet, aujourd’hui encore, la régulation marchande, dans sa forme financière, domine largement et poursuit son action de «containment» de la régulation publique, tout en cherchant à «récupérer» à son profit la dynamique et les succès des pratiques solidaires des citoyens, ou à profiter de leurs faiblesses et de leurs erreurs pour tenter de les neutraliser. Par exemple, comme ce fut le cas, en prenant en charge le micro-crédit au niveau des banques commerciales classiques suite au succès des tontines et autres systèmes de crédit solidaire (dont la célèbre Grameen Bank, ou banque des pauvres au Bangladesh). Par exemple, en multipliant les fondations de grandes entreprises pour le soutien aux micro-projets ou au commerce équitable dans un souci… d’améliorer l’image de marque des entreprises concernées mise à mal par diverses campagnes d’opinion au niveau mondial (contre le travail des enfants ou celui des prisonniers) et par diverses «bavures» économiques, sociales ou même judiciaires de leurs dirigeants. Plus fondamentalement, en insérant les activités économiques solidaires dans le jeu inégal de la concurrence locale et internationale. Ainsi, la Banque mondiale a soutenu, il y a quelques années, le programme de production de café vietnamien en pleine période de surproduction mondiale, accentuant la chute des cours et la ruine des petits producteurs des autres pays du Sud, notamment africains.

Ainsi, au Mexique, la firme géante Coca-Cola récupère sous son «aile protectrice» jusqu’aux petites épiceries villageoises «montées» initialement par des micro-crédits solidaires, et leur impose la vente exclusive de ses produits, contribuant à tuer l’économie locale alimentaire. Le résultat en est que le Mexique est le premier consommateur de Coca-Cola au monde devant les Etats-Unis. Ainsi en est-il aujourd’hui du Fonds monétaire international (FMI), qui s’inquiète de la montée des inégalités dans le monde après avoir mené, souvent de manière brutale et contre l’avis des populations, des ajustements structurels aux effets dévastateurs en termes sociaux, environnementaux et même politiques, avec la montée des autoritarismes, des nationalismes et autres populismes.

Par ailleurs, les Etats tentent aussi de récupérer les pratiques solidaires, sous la pression des financements publics et autres subventions qu’ils leur octroient (ou leur refusent), ou de leur faire prendre en charge des actions qui sont normalement du ressort de la solidarité nationale et de l’action publique (Restos du cœur, en France, ou Téléthon) en «surfant» sur la générosité des populations, quand on ne cherche pas à les impliquer dans des luttes politiciennes de pouvoir au moment d’échéances électorales jugées décisives ou incertaines.

Pis, les Etats tentent de circonscrire ces formes de solidarités aux seuls espaces économique, social et environnemental, excluant le champ politique de toute démarche démocratique et solidaire. L’enjeu est ici vital : le développement solidaire, et plus largement la régulation citoyenne, doivent poursuivre en toute indépendance leur objectif de défense et de promotion des initiatives libres et créatrices des individus dans tous les domaines, y compris politique, et veiller à s’affirmer davantage auprès des deux autres formes d’économies et de régulation comme la régulation démocratique par excellence.

Ainsi définie, on le voit, une telle vision de l’économie (et au-delà de la société tout entière) à triple régulation est proche de la réalité et se démarque des trois principales utopies régulationnistes des XIXe et XXe siècles : le rêve communiste d’une société régulée sans aucune action du marché ; le mythe ultralibéral d’une société régulée par le seul marché, notamment financier, sans aucune intervention de l’Etat ; le fantasme plus récent de la régulation par l’hybridation de l’autoritarisme politique, d’un ersatz de marché libre et d’une économie informelle florissante dans les pays pauvres.

En fait, aujourd’hui plus que jamais, l’économie moderne dans le tiers-monde, dans les pays de l’Est, comme dans les pays «riches», n’a d’avenir que dans une société soumise à un système de régulation qui combine librement et pacifiquement les forces du marché, les institutions démocratiques de l’Etat et les pratiques solidaires des citoyens, où chacune des économies et des régulations occuperaient, dans la concurrence ou la coopération, l’espace nécessaire à la poursuite d’un développement humain et solidaire favorisant, au sens d’Amartya Sen, l’expansion des libertés pour tous.

Seul ce nouveau système de régulation peut en effet contrecarrer efficacement la mondialisation ultralibérale et sa tendance à la tiers-mondialisation, sur fond de spéculation, de pauvreté et de dangereuse dégradation de l’environnement. Lui seul peut concilier la libre initiative économique des individus et des entreprises avec la nécessaire organisation des marchés intérieurs et extérieurs, et éviter que la liberté devienne la jungle, comme c’est le cas aujourd’hui. Lui seul refuse, tout en garantissant la propriété privée, de confondre la nécessaire intervention régulatrice de l’Etat avec sa caricature : la gestion autoritaire, administrée et bureaucratique.

Lui seul accorde une place de choix aux initiatives libres et créatrices des citoyens en vue de la juste satisfaction des besoins fondamentaux de la population dans le respect de son environnement. Lui seul concilie la démocratie économique, sociale et environnementale et la démocratie politique au niveau des Etats, des corps intermédiaires et des territoires. Il y a donc urgence à construire collectivement ce nouveau système de régulation si l’on veut endiguer puis réduire le champ de la régulation par les seuls marchés financiers, et affronter avec succès la montée des périls qui menacent l’expansion des libertés, la stabilité et l’avenir de l’humanité.

26 décembre 2018

https://www.elwatan.com/edition/contributions/gilets-jaunes-et-regulation-democratique-26-12-2018

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