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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).
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LE RETOUR DU FANTÔME HOLLANDAIS : LA GESTION DES RESSOURCES OU COMMENT TIRER LEÇON DES ERREURS DU PASSÉ.

Posté par mouradpreure le 11 juillet 2020

LE RETOUR DU FANTÔME HOLLANDAIS : LA GESTION DES RESSOURCES OU COMMENT TIRER LEÇON DES ERREURS DU PASSÉ. dans ALGERIE ECONOMIE dutch-disease

- A l’instar des pays du Golfe, la surabondance de matières premières représente un formidable terreau sur lequel les économies peuvent assoir leur processus de développement. Néanmoins, tirer profit de ces richesses n’est pas chose aisée. La gestion catastrophique du gaz hollandais de la fin des années soixante-dix en est d’ailleurs l’exemple le plus connu.

- Depuis plus de 40 ans, de nombreux pays ont à leur tour enregistré un appauvrissement significatif principalement causé par leur surabondance de ressources naturelles. Cependant, certains pays ont, au contraire, réussi à s’enrichir grâce à leurs incroyables réserves.

- Plusieurs études montrent ainsi que les raisons principales de cette dichotomie au sein de ces pays « bien nés » résultent des différences en termes de taux d’épargne nets et de qualité institutionnelle.

- Enfin même si les causes de ce phénomène semblent être identifiées, l’évolution  récente de certains pays émergents comme le Brésil, indique que ce phénomène paradoxal d’appauvrissement reste encore largement d’actualité.

F1 dans ECONOMIE MONDIALE

La « Malédiction des ressources naturelles », le « syndrome hollandais » ou encore « the paradox of plenty » sont autant de surnoms donnés à cette situation oùun pays fortement doté en ressources naturelles tend à s’appauvrir. L’appellation la plus couramment utilisée reste néanmoins celle de la Dutch Disease ou maladie hollandaise en référence à l’expérience batave des années soixante-dix qui vit pour la première fois un pays enregistrant un soudain enrichissement en matières premières constater une contraction brutale de son activité économique.

Cependant, il serait trivial de croire qu’une économie relativement bien dotée en ressources naturelles est indubitablement vouée à s’affaiblir. En effet, pour chaque exemple de pays s’étant appauvri à cause de sa surabondance en matières premières (République Démocratique du Congo, Venezuela, Algérie, Nigeria, etc.) il existe un contre-exemple ayant réussi, grâce à ces dernières, à s’enrichir de façon remarquable (Norvège, Qatar, Australie, Etats-Unis). Il convient donc de reformuler les axes de réflexion autour de ce phénomène en ne contraignant plus l’analyse à la seule question de  « Pourquoi les pays fortement dotés en ressources naturelles s’appauvrissent-ils ? », mais plutôt en l’étendant à « Pourquoi certains pays plutôt que d’autres réussissent à tirer profit de ces richesses ? ». Après un bref rappel historique et théorique sur la matérialisation de ce mécanisme, nous tenterons d’exposer les différents déterminants qui influencent le caractère bénéfique de l’abondance de ressources naturelles sur le développement économique. Enfin, nous verrons que bien qu’étant relativement ancienne et souvent caractérisée « d’old fashion », la « menace  Dutch Disease » revient régulièrement sur le devant de la scène et reste plus que jamais d’actualité dans certains pays émergents (Brésil).

La Dutch Disease, une histoire qui sentait le gaz.

Ce phénomène paradoxal d’appauvrissement induit par une profusion de ressources naturelles est apparu pour la première fois aux Pays-Bas à la fin des années 1970. De façon synthétique, l’histoire de la maladie hollandaise s’est déroulée en quatre phases :

- Suite à la découverte d’importants gisements de gaz, le plat pays accrue considérablement son offre nationale de gaz. Une fois le marché domestique saturé, les producteurs bataves déversèrent leur production sur les marchés internationaux. La réaction de la demande mondiale fut immédiate et conduisit en quelques mois la monnaie nationale (le Florin) à fortement s’apprécier (les acheteurs internationaux demandant plus de monnaie hollandaise pour acheter ce gaz).

- Le Florin néerlandais, plus fort que jamais, augmenta considérablement le pouvoir d’achat international de la population locale qui accrût ses volumes d’importations. Combiné à la baisse de la compétitivité des exportations hollandaises (hors gaz), cette hausse de la demande de biens étrangers précipita la balance commerciale en situation déficitaire, les exportations de gaz ne pouvant compenser ce double impact négatif du taux de change (accroissement des imports, baisse de la compétitivité des exportations hors gaz).

- Sur le plan domestique, l’accroissement de la production de gaz généra d’autres effets pervers. L’augmentation du pouvoir d’achat des ménages issue de l’appréciation du Florin et des rentes générées par l’industrie du gaz poussa à la hausse le niveau général des prix. L’inflation affaiblit ainsi encore un peu plus les entreprises exportatrices qui en plus d’un taux de change défavorable durent faire face à une hausse du coût des intrants.

- Enfin, le secteur du gaz devint l’industrie la plus rentable du pays (la productivité marginale de ce secteur étant supérieure à celle des autres, ce dernier conférait un salaire plus important). La main d’œuvre migra ainsi massivement des industries en difficultés (principalement celles exportatrices) vers celle du gaz. De plus, les entreprises en perte de compétitivité voyant leurs salariés « s’enfuirent » commencèrent à proposer des salaires plus élevés, ce qui entretint l’inflation. Au final, le secteur du gaz devint le plus important du pays et enregistrait fin 70-début 80 la majorité des investissements étrangers et nationaux.

La fuite de main d’œuvre des industries hors gaz finit donc par totalement déstructurer le tissu productif néerlandais. Une fois le secteur en expansion saturé par cette main d’œuvre (les industries de type « énergétiques » étant relativement intensives en capital, les besoins de main d’œuvre furent rapidement satisfaits), le chômage s’envola.  L’inflation sous-jacente et les politiques budgétaires expansionnistes visant à conserver le pouvoir d’achat des hollandais contribuèrent toutes deux à accroitre les importations et à creuser le déficit commercial (ainsi qu’à dégrader le solde budgétaire). Ainsi, les Pays-Bas entrèrent en récession seulement quelques années après avoir découvert leurs abondantes réserves de gaz. Ce phénomène fut décrit en 1977 par « the Economist » et pris pour la première fois le nom de Dutch Disease.

De la Pratique à la Théorie

Suite à l’apparition de la maladie hollandaise et à sa propagation dans d’autres pays, des économistes proposèrent plusieurs modèles et cadres théoriques de réflexion visant à isoler les mécanismes de ce phénomène. Néanmoins, le modèle le plus connu à ce jour reste celui de Corden (1982). Le cadre analytique qu’il propose expose une économie composée de trois secteurs (le secteur en expansion, le secteur en retard producteur de biens commercialisables et le secteur des biens non-commercialisables). Les deux effets définis par Corden comme principaux mécanismes de la Dutch Disease sont les effets de réallocation et de dépenses. L’effet de réallocation, comme expliqué précédemment, représente le transfert ou la migration de main d’œuvre des secteurs retardés et producteurs de biens non-commercialisables vers le secteur des ressources naturelles (en expansion). Cet effet illustre ainsi la déstructuration du tissu industriel et la concentration du facteur travail au sein du secteur en expansion. Le second effet, dit « effet de dépense » définit quant à lui le transfert de main d’œuvre du secteur en retard vers le secteur des biens non-commercialisables. En effet, suite à l’augmentation des revenus salariaux dans le secteur en plein boom, la demande de biens non-commercialisables (donc domestiques, type services) augmente fortement, alimentant ainsi l’inflation et la demande en main d’œuvre de ce secteur. Le modèle de Corden nous expose donc ces deux effets migratoires qui tendent in fine à « détruire » le secteur industriel (en retard).

Cependant, même si ce modèle expose les mécanismes fondamentaux de la Dutch Disease, certains auteurs comme Rybcynski (Théorème de Rybcynski – 1955) ou Bhagwati (Théorie de la croissance appauvrissante – 1958) avaient déjà posé les bases de modèles de croissance au sein desquels un choc exogène sur un facteur de production (type découverte de ressources naturelles) tendait à réduire le niveau de production total de l’économie.

Quelles Différences existe-il entre les Exemples et Contre-Exemples de la Dutch Disease ?

Les bénéfices que les pays peuvent tirer de leurs abondantes ressources naturelles sont pluriels et largement identifiés. De façon simple et intuitive, l’exploitation de ces ressources génère d’importants revenus d’exportations lorsque le pays décide de vendre sa production sur les marchés internationaux (recettes des ventes et taxes à l’export). Pour certains pays ces recettes d’exportations sont considérables et peuvent atteindre, dans certains cas, plus de 35 % du PIB (Angola, Nigéria). Cependant, cette dépendance vis-à-vis des recettes d’exportations expose les pays concernés aux risques de fluctuations des prix sur les marchés internationaux et accentue encore un peu plus la fragilité de leur économie. Il est également important de noter que les secteurs d’activité des ressources naturelles et particulièrement celui des matières énergétiques sont très peux porteurs d’emplois et sont souvent considérés comme des enclaves incapables de tracter la croissance nationale. Ainsi l’utilisation et la gestion de la rente générée par ces ressources naturelles deviennent déterminantes pour la réussite économique de ces pays. En effet, ces recettes peuvent, si elles sont efficacement réaffectées, contribuer au développement « endogène » de l’économie domestique en favorisant l’accumulation de facteurs nécessaires à ce processus tels que le capital humain et physique.

Néanmoins, Une grande partie de ces pays richement dotés en « matières premières » n’arrive pas à tirer profit de leurs richesses et subissent les mécanismes pervers de la Dutch Disease exposés précédemment. Pourquoi ? Les différences observées entre les pays « maudits » et « bénits » des ressources naturelles nous apportent quelques éléments de réponse.

  • L’épargne des revenus issus de l’exploitation des ressources naturelles

Un papier de Ragnar Tovrik (2009) montre que les pays ayant réussi à éviter cette Dutch Disease présentent des taux d’épargne (nets, c.-à-d. prenant en compte la perte de richesses naturelles induite par l’extraction) plus élevés que ceux des pays n’ayant pas réussi à se défaire de cette malédiction. D’après cette étude, les pays épargnant davantage les revenus issus de l’exploitation des ressources naturelles éviteraient donc ce phénomène de Dutch Disease. Sans y voir directement un lien de cause à effet, il est probable que les pays ne « gaspillant » pas immédiatement ces sources de revenus, soient plus enclin à affecter ces recettes à des emplois productifs et accélérateurs de croissance. Par conséquent, il serait intéressant de considérer les délais d’utilisation de ces recettes d’exportations de matières premières ou leurs formes d’épargne comme des indicateurs de bonne gestion des ressources naturelles.

  • La qualité des institutions

La qualité des institutions représente sans aucun doute un facteur déterminant de la réalisation du phénomène Dutch Disease. Dans les pays où les institutions sont dites « prédatrices », les ressources naturelles et les revenus qui en découlent sont davantage expropriés et accaparés par les élites et autres personnes régissant les structures officielles du pays. En effet, les institutions de faible qualité ne fournissant pas de protection efficace des droits de propriété, ne limitant pas le pouvoir des élites ou d’autres groupes de pression, et ne promouvant pas l’égalité des chances, sont plus à même de favoriser des comportement rentiers ou « pillards » dont la vocation première n’est pas de générer des activités productives et qui, le plus souvent, conduisent à la multiplication d’externalités négatives. En revanche, les institutions dites « bienveillantes » et donc de bonne qualité, tendent à favoriser une gestion efficace et redistributive des recettes issues de l’exploitation des ressources naturelles. De plus, garantissant les droits de propriété et contraignant le pouvoir des élites locales, les institutions de bonne qualité limitent l’ « évaporation » des revenus, induite par ces comportements rentiers. Dans le but d’assoir cet argument, plusieurs études empiriques ont montré que l’abondance de ressources naturelles, lorsqu’elle était associée à des institutions de bonne qualité, affectait positivement et fortement le taux de croissance économique et contrebalançait ainsi les effets attendus de la Dutch Disease.

D’un point de vue plus structurel sur l’organisation des institutions au sein des pays touchés par le syndrome hollandais, une étude originale d’Andersen et Aslaksen (2008) tente de faire le lien entre ce phénomène de malédiction des ressources naturelles et le cadre politique existant. Leur travail montre ainsi que les pays suivant une logique parlementaire évitent plus fréquemment cette malédiction, comparativement aux pays à logique présidentielle. Bien que nous pourrions penser que les régimes parlementaires multiplient les comportements rentiers au sein de la classe politique et orientent les rendements issus des ressources naturelles au profit d’une faible minorité, il est également probable que ce type de régime, contrairement au présidentiel, soit, compte tenu de sa représentativité de la population, plus enclin à affecter ces ressources à des usages productifs bénéficiant à la plus grande partie du pays. Cet argument s’oppose au caractère plutôt « one man show » des régimes présidentiels au sein desquels un individu agissant « seul » serait plus tenté de servir ses propres intérêts ainsi que ceux de son entourage.

  • Le type de ressource et la question du degré d’appropriation des ressources

Enfin, un autre critère déterminant du mal hollandais, fortement lié à l’importance de la qualité institutionnelle, est le degré d’appropriation des ressources naturelles. Dans un pays où les institutions sont faibles, les phénomènes de captations de ces ressources seront d’autant plus généralisés si le degré d’appropriation (et d’expropriation dans le cas de mauvaises institutions) de ces richesses est faible. D’un point de vue technique, il semble évident qu’il sera plus facile de « mettre la main » sur une production de diamants et d’autres pierres précieuses que sur des terres arables et des troupeaux de plus de 10 000 têtes. Ainsi, le degré d’appropriation peut également se révéler être un facteur déterminant de la réalisation du phénomène Dutch Disease et de l’effet négatif joué par les institutions de mauvaise qualité sur la gestion des ressources naturelles.

Quelles stratégies adopter pour les pays « maudits » par leurs ressources naturelles ?

Les différences exposées ci-dessus tentent d’expliquer pourquoi certains pays réussissent à s’extirper du piège de la maladie hollandaise. Mais ces différences sont structurelles et les institutions qui, comme nous venons de l’exposer, représentent un critère déterminant de la réalisation de ce phénomène, restent extrêmement rigides et prennent un certain temps avant de pouvoir être efficacement redéfinies. En effet, la mise en place d’institutions garantissant le droit de propriété et promouvant une gestion efficiente, juste, et redistributive des recettes issues de l’exploitation des richesses nationales nécessite du temps et dépend majoritairement de l’évolution des mentalités et du poids des traditions au sein des communautés. Néanmoins, cela ne signifie pas que la situation des pays richement dotés rencontrant aujourd’hui des problèmes de type Dutch Disease ne peut être améliorée. De nombreuses politiques de gestion des ressources naturelles ont été menées dans les pays ayant réussi à s’enrichir grâce à ces richesses. La mise en place de fonds souverains en Norvège et dans le pays du Golfe a favorisé la bonne gestion des recettes générées par ces ressources permettant ainsi de préserver efficacement les fruits issus de cette manne énergétique (notamment en Norvège avec les placements du fond souverain en actions et obligations) et une meilleure diversification du tissu productif (dans les pays du Golfe avec le développement de la recherche, des services, etc.). Même si au final, la réussite de ces fonds souverains et des politiques de gestion des matières premières est intimement liée à la qualité institutionnelle initiale de ces pays, la mise en place de tels programmes, couplée à une « rénovation » du paysage institutionnel visant à limiter les comportements prédateurs, constituerait un traitement adéquat pour lutter efficacement contre cette maladie hollandais

Une Menace toujours d’Actualité : Le cas Brésilien.

Comme nous venons de le constater, les politiques de gestion des ressources naturelles et les caractéristiques structurelles des économies peuvent définir presque à elles seules l’impact positif ou négatif que ces richesses vont avoir sur l’économie. Certains pays émergents et en développement, comme le Botswana, ont d’ailleurs réussi à tirer profit de leur abondance en matières premières. Néanmoins, cette expansion principalement fondée sur l’exploitation de biens primaires et qui, dans certains cas, peut être considérée comme « trop rapide », laisse aujourd’hui planer quelques doutes sur le caractère viable de cette croissance et sur les potentielles retombées négatives induites par un phénomène de type Dutch Disease.

L’exemple du Brésil peut, à ce titre, être rapproché d’une situation de maladie hollandaise. Ce pays enregistre depuis près de dix ans une croissance importante des exportations en biens alimentaires et pétroliers. A titre d’exemple, les exportations de produits primaires bruts et semi finis représentaient en 2011 près de 63 % des exportations totales tandis que celles de biens manufacturés avaient perdu plus de 18 points de pourcentage par rapport à leur niveau de 2006. Cette concentration des exports sur les biens primaires, couplée à l’accroissement des capitaux entrants, a renforcé l’appréciation du real qui, quant à lui, a réduit la compétitivité des biens industriels brésiliens (type automobiles). L’industrie brésilienne subie donc actuellement cette hausse du change de façon relativement importante.

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Sources: FUNCEX, Banco Central Do Brasil, BSi

De plus, comme prédit par la Dutch Disease, le secteur des ressources naturelles brésilien devient de plus en plus attractif compte tenu des forts rendements qu’il génère. Ce phénomène s’est d’ailleurs considérablement accentué  depuis 2011 et l’exploitation d’importants gisements pétroliers découverts fin 2007 au large du Brésil (l’augmentation des prix mondiaux de biens alimentaires ayant aussi contribué à cette hausse). Cette attractivité des secteurs utilisant intensivement les ressources naturelles a ainsi renforcé ce phénomène de captation des facteurs de production par les secteurs en expansion et a in fine accentué cet effet de désindustrialisation observé depuis 2010.

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Sources: FUNCEX, Banco Central Do Brasil, BSi

Le Brésil semble donc être dans une situation où l’importance de ces richesses pétrolières et naturelles commence à déstructurer peu à peu le tissu productif national et à menacer les performances économiques globales du pays (le taux de croissance du PIB affiché pour 2012 est de 0.9 %. Il était de 2.7 en 2011 et de 7.5 en 2010 [WEO Avril 2013]). Bien que les institutions brésiliennes soient « relativement bonnes », les politiques se doivent de résister à la tentation de concentrer les forces de production domestiques (ainsi que le réinvestissement des revenus d’exportations) dans le secteur pétrolier et agricole afin d’éviter un scénario à la hollandaise.

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Sources: IBGE, BSi

De même d’autres pays restent sujets à de telles tentations et se retrouveront bientôt dans l’obligation d’appliquer des politiques de gestion de rente et de diversification économique efficaces pour profiter des opportunités offertes par leurs richesses naturelles et ne pas répéter les erreurs du passé. Certains pays comme l’Angola et son fond souverain (FSDEA) l’ont bien compris; les autres n’ont « plus qu’à » suivre…

Bibliographie

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Torvik R. (2009). Why do some resource-abundant countries succeed while others do not? Oxford Review of Economic Policy, Volume 25, Number 2, 2009, pp.241-256.

Melhum H., Moene K., Torvik R. (2005). Cursed by resources or institutions?

Andersen J., Aslaksen S. (2008). Constitutions and the resource curse. Journal of Development Economics. Volume 87, Issue 2, Pages 227-246.

Blanco Mendoza H., Zabludovsky Kuper J., Garcia Rocha A., Lora S.G. Brazil’s Dutch Disease and the Auto Trade War with Mexico: Stylised Facts. IQOM, Trade Intelligence.

 02 mai 2013  Marin Ferry

http://www.bsi-economics.org/123-le-retour-du-fantome-hollandais-la-gestion-des-ressources-naturelles-ou-comment-tirer-lecon-des-erreurs-du-passeUn%25252520autre%25252520exemple%25252520:%25252520l’Alg%252525C3%252525A9rie%25252520et%25252520le%25252520p%252525C3%252525A9trole.

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