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    Naïvement enlacée à la mer, Alger si loin de son destin …

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  • A quoi ressemblera l’économie mondiale en 2060 ?

    www.latribune.fr Pierre Manière | 09/11/2012

    Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dresse le portrait de l'économie mondiale en 2060. Elle prévoit un grand chambardement de l'ordre établi. Comme attendu, la Chine deviendra la première économie de la planète. L'Inde, pour sa part, se classera deuxième, devant les Etats-Unis. New Delhi voit ainsi la part de sa contribution au PIB mondial progresser de 7% à 18% ! La zone euro, elle, verra son poids dégringoler de 17% à 9%.
    Sur le même sujet
    L'exercice apparaît pour le moins ambitieux. Dans une étude publiée vendredi, l'OCDE dévoile sa photographie de l'économie mondiale en... 2060 ! Et ses résultats font état d'un vrai chambardement de l'équilibre économique mondial.
    • Une croissance maussade de 3% par an en moyenne
    D'abord, l'OCDE parie sur un retour progressif aux fondamentaux économiques d'avant crise à horizon 2020. "Une fois liquidé l'héritage de la crise financière mondiale, le PIB global pourrait croître d'environ 3% par an au cours des 50 prochaines années", grâce à "l'amélioration de la productivité" couplée à "l'accumulation de capital humain", précise le rapport. Une croissance profondément inégale, les vieux pays industrialisés affichant des taux bien inférieurs aux pays émergents.
    Un bémol, de taille, concerne toutefois la manière dont la crise actuelle impactera les prochaines décennies. Chef de la division de l'analyse des politiques structurelles de l'OCDE, Giuseppe Nicoletti concède qu'"il y a beaucoup d'incertitude" sur la date de rétablissement de l'économie mondiale. De plus, il souligne que la manière dont les Etats sortiront de la crise aura des conséquences importantes. "Si les Etats-Unis et l'Europe s'en sortent avec des niveaux de dettes trop élevés, cela peut avoir, à terme, des conséquences sur les marchés de capitaux, provoquer une baisse des investissements, et plomber le marché de l'emploi", prend-t-il en exemple.
    • La Chine et l'Inde en pole position
    La Chine devrait débuter ce premier demi-siècle sur les chapeaux de roues. Sur la base des parités de pouvoir d'achat de 2005, l'étude précise que Pékin devrait dépasser cette année la zone euro en termes de contribution au PIB global. Avant de chiper la première place aux Etats-Unis "quelques années plus tard", voyant son poids dans le PIB mondial passer de 17% à 28%. Dans son sillage, l'Inde verrait sa contribution au PIB mondial passer de 7% à 18% en 2060, et dépasser à son tour le pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si la Chine est championne en terme de croissance jusqu'en 2020 (avec une moyenne de 10%), Pékin voit sa progression du PIB se tasser jusqu'à 2,3% en 2030-2060. Or sur cette période, New Delhi affiche une moyenne de 6,7% au compteur.
    Pour expliquer le tassement de la croissance chinoise, Giuseppe Nicoletti évoque "le vieillissement de la population chinoise", y voyant-là "les conséquences de la politique de l'enfant unique". De son côté, il justifie le "rattrapage" indien par le fait que son économie part de très bas, citant des exemples "historiques", comme les dragons asiatiques ou l'Europe d'après-guerre.
    • Le moindre poids de la zone euro et des Etats-Unis
    A l'opposé, le Vieux Continent et les Etats-Unis, ne pèsent plus aussi lourd. Représentant respectivement 17% et 23% du PIB mondial aujourd'hui, la zone euro et Washington voient leurs participations chuter de 8 et 7 points.
    • Un quadruplement du PIB par habitant des pays les pauvres
    Conséquence du rattrapage des pays en développement, le PIB par habitant des économies actuellement les plus pauvres "aura plus que quadruplé", souligne l'OCDE. Il sera même multiplié par sept pour la Chine et l'Inde Tandis que celui des économies les plus riches "se contentera de doubler". Toutefois, le classement des pays en fonction du PIB par habitant ne devrait pas bouger. "Certes, les écarts de productivité et de qualification de la main d'oeuvre se réduisent, mais les différences qui subsistent sont encore pour une bonne part à l'origine des écarts de niveau de vie observés en 2060", souligne l'étude.

  • Arrêtez avec le « je me battrai pour vous » de Voltaire !

    Par Zineb Dryef | Rue89 | 14/04/2011

    Deux fois en quelques heures ! D’abord, un éditeur qui invoque son esprit « voltairien » pour justifier la publication d’un livre d’Eric Zemmour. Ensuite, un faux Carl Lang (ex-Front national) qui flatte Pierre Haski sur Twitter pour obtenir la publication d’une tribune sur Rue89 : « On vous dit voltairien », sous-entendu « vous connaissez comme moi la fameuse phrase ».

    Mais Voltaire n’a jamais écrit « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » ! Il ne l’a même jamais dit. A l’origine de cette formule, une Britannique, Evelyn Beatrice Hall qui, dans un ouvrage consacré à Voltaire en 1906, lui attribue le célèbre « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

    Dans un documentaire de la TSR retraçant l’histoire de cette phrase, Charles Wirz, le conservateur du musée Voltaire de Genève, confirme que le philosophe n’a jamais rien dit de tel et présente même l’aveu d’Evelyn Beatrice Hall : « Je ne suis pas d’accord avec vous […] est ma propre expression et n’aurait pas dû être mise entre guillemets. »

    Dans son « The Friends of Voltaire », Evelyne Beatrice Hall a tenté ainsi de résumer la pensée de Voltaire, notamment au moment de sa prise de position dans l’affaire Helvétius, l’un des philosophes qui contribua à L’Encyclopédie.

    Son livre, « De l’Esprit », irrite profondément Voltaire – il qualifie le texte de « fatras d’Helvétius » dans une lettre à de Brosses du 23 septembre 1758, citée par Gerhardt Stenger mais lui apporte son soutien face aux attaques virulentes dont il est victime après la parution de son ouvrage.

    Dans ce contexte, la phrase prêtée à Voltaire ne paraît pas dépasser sa pensée. Pourtant, plusieurs amoureux de l’écrivain s’émeuvent de l’utilisation qui en est faite. On les comprend.

    Nietzsche « Au soleil » avec Jennifer

    « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire » est devenu l’un des poncifs les plus irritants des dernières années. Peut-être autant que le « ce qui ne tue pas rend plus fort » de Nietzsche, nouvel hymne de Jenifer « ce qui ne me tue pas me rend forte » dans une chanson sur les bienfaits du soleil.
    Plus injuste encore, il est devenu l’arme de défense de tous ceux qui se croient censurés par les-médias-dominants-la-pensée-unique-le-politiquement-correct.

    Dans les années 2000, Thierry Ardisson l’a largement popularisé dans son émission « Tout le monde en parle » en le citant à tout bout de champ pour justifier la présence du moindre invité un peu controversé. Se proclamer voltairien est ainsi devenu synonyme de partisan de la liberté d’expression totale. On retrouve donc pêle-mêle Eric Zemmour, Robert Ménard, Dieudonné, etc.

    « Ce n’est pas du tout lui cette phrase »

    Voltaire, défenseur de la liberté d’expression illimitée ? Une supercherie, nous répond la Société Voltaire : « Ce n’est pas du tout lui cette phrase. Prenons le credo chrétien qu’il a toujours combattu. Ou les Jésuites. Il ne les aurait jamais défendus. »
    Plus fort, le cas Fréron. Ce journaliste parisien, responsable du journal L’Année littéraire, détesté de Voltaire, a eu droit à une pièce « Le Café ou l’Ecossaise » rédigée contre lui mais n’a jamais eu le moindre signe de soutien à chaque fois que son périodique a été censuré par… Lamoignon de Malesherbes, un ami de Voltaire.
    http://www.rue89.com/hoax/2011/04/14/arretez-avec-le-je-me-battrai-pour-vous-de-voltaire-199690

    • Album : CASBAH LUMIERE
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  • Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui

  • L’immortel Cheikh El Hasnaoui

    Cheikh El Hasnaoui (1), de son nom kabyle Si Mouḥ N Amar U Mouḥ (2), est né, selon l'état civil, le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Mohammed KHELOUAT, au hameau de Taâzibt, un petit village de la région d'Ihesnawen (3). C'est, d'ailleurs, du nom de sa région natale qu'il en tirera son pseudonyme artistique qui était à l'origine : « Ben Ammar Hasnaoui », puis « Cheikh Amar El-Hasnaoui », avant de devenir « Cheikh El-Hasnaoui » plus tard. Quelques années après sa naissance, il perdit sa mère, LAÂZIB Sadïa (Bent Ahmed) elle-même originaire d'Alger de parents originaires de Biskra. Elle mourra des suites d'une maladie après avoir perdu ses deux jeunes enfants : Omar et Ali. Son père, Si Amar KHELOUAT (4), est absent du foyer, car enrôlé par l'Armée française durant la Première Guerre Mondiale. Démobilisé après une blessure, son père rentre au pays, il ira chercher à Alger le jeune Mohamed et le plaça dans une école coranique. Son apprentissage ne durera que quelques années, il en est sorti à l'âge de 12 ans. À Alger, il exercera plusieurs petits métiers tout en se « frottant » aux grands maîtres de la musique « chaâbi » comme El-Anka et Cheikh Nador. Ainsi, il assimila toutes les finesses de ce genre musical exigeant et s'affirme, bientôt, comme un artiste accompli, maître de son art et capable de l'exprimer aussi bien dans sa langue maternelle : « Taqbaylit », comme il le dit si bien, ainsi qu'en Arabe populaire (dialectal), l'autre langue qu'il vient d'acquérir et de perfectionner. Il animera pendant cette période bon nombre de soirées « qui seront pour lui l'occasion de se produire en public et de monnayer son talent ». Il vivra jusqu'en 1936, date de son dernier retour dans sa région natale, des allers-retours entre Tizi-Ouzou et Alger. La situation ambiante (sociale, intellectuelle,…) ne lui plaisant guère (5), il confia, un jour d'été, à Si Saïd U L'Hadi (6), un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » (7) À Paris, le « Maître » s'impose comme un artiste phare, illuminant de toute sa classe la vie artistique du moment qui reste confinée aux seuls cafés, véritables microcosmes de la société kabyle. De tempérament solitaire, il fréquente très peu de gens, même pas les « grands noms » de la chanson kabyle de l'époque, mais il se lie d'amitié avec Fatma-Zohra (8), son mari Mouh-akli et Mohamed IGUERBOUCHENE avec lequel il collabore dans des émissions radiophoniques. Sa carrière connaît une parenthèse, durant la Seconde Guerre Mondiale, le temps d'accomplir en Allemagne, le Service du Travail Obligatoire. C'est pendant cette période qu'il fera connaissance de celle qui deviendra plus tard sa femme, il s'agit d'une jeune Française du nom de Denise Marguerite Denis qu'il épousera le 14 août 1948. Cherchant le calme, il quittera la région parisienne et la maison qu'il a construite de ses mains à Anthony pour s'installer à Nice (Rue de Belgique). En 1985 il quittera sa seconde demeure pour un voyage qui le mènera dans les Antilles, où il séjournera, seul, quelques mois avant de repartir vers Nice rejoindre sa femme. En 1988, il récidivera en mettant le cap sur l'île de la Réunion où il s'installera à Saint-Pierre, en compagnie de sa femme Denise, dans la même année. À des milliers de kilomètres des siens et de toute personne qui le connaît, Cheikh El Hasnaoui se construit son havre de paix. Il faudra attendre plus de 20 ans pour qu'un musicologue du nom de Mehenna MAHFOUFI retrouve enfin sa trace et lui rendra trois fois visite afin de s'entretenir avec lui. Le chanteur Abdelli et la chanteuse Behdja Rahal en feront de même et auront le privilège de rencontrer le Maître quelques années seulement avant qu'il ne s'éteigne le samedi 06 juillet 2002, à l'âge de 92 ans. Il sera inhumé, conformément à ses vœux, à Saint-Pierre de la Réunion où un jardin public porte aujourd'hui son nom, il y est indiqué : Cheikh El Hasnaoui, Maître de la chanson Kabyle : Taâzibt 1910 – Saint-Pierre 2002. Ainsi, il est parti le Maître, discrètement comme il a toujours vécu, Cheikh El-Hasnaoui, celui qui mérite plus qu'un autre la place de véritable classique de la chanson kabyle (et même algérienne), nous a laissés emportant avec lui tous ses secrets, que de questions demeurent posées : Ses choix de vie ? La rupture avec le pays ? Paroles de certains de ses textes ?
  • Les vaillantes tribus Hadjoutes étaient menées par un poète, Boutheldja …

    (Par Belkacem Rabah Mohamed Khaled) (...) Il n'existe malheureusement pas de statistiques précises sur le nombre des populations Hadjoutes, mais nous estimons, à partir de certaines données contenues dans le rapport du duc de Rovigo, «vingt-trois tribus Hadjoutes et douze mille cavaliers» ... Dix huit mille cavaliers selon d'autres sources, à un total de plus de quarante mille habitants pour l'ensemble de ces tribus et douars. A la bataille de Staouéli, les 4 et 5 juillet 1830 (Sidi-Ferruch), contre la pénétration des armées françaises et avant la proclamation de Abdelkader comme Emir, les contingents fournis par les tribus Hadjoutes (douze mille cavaliers Hadjoutes) ont combattu vaillamment parmi les cinquante mille hommes engagés dans la bataille. Le général Changarnier qui a eu à combattre les armées Hadjoutes, écrit à leur sujet (Mémoires), après les avoir qualifiés d'«habitants rebelles au joug de l'étranger», de « patriotes énergiques» ,«les Hadjoutes avaient pu mettre en campagne et entretenir, pendant plusieurs années, de mille à mille huit cents cavaliers très courageux, qui avaient accompli des choses dont les cavaliers les plus célèbres de l'Europe se seraient honorés... » De même, le duc d'Orléans n'eut pas manqué de rendre hommage au patriotisme de ces partisans : « ... Ces hardis partisans faisaient plus de mal aux Français que tout le reste des forces ennemies, de même que les Cosaques, dans les guerres de l'empire, contribuèrent plus que toutes les troupes régulières à détruire l'Armée française ... Les Hadjoutes empêchaient l'armée de dormir en la tenant sur un qui-vive perpétuel ... Cependant la mort d'un simple cavalier Hadjoute, Boutheldja le poète, tué dans un de ces engagements, fut une perte sensible pour la cause arabe ... Au milieu du mouvement de résurrection de ce peuple, qui renaissait du sang de ses braves enfants, Boutheldja fut le plus inspiré parce qu'il était le plus convaincu de tous les poètes. Ses chants lyriques, d'une douleur touchante et d'un farouche patriotisme, étaient devenus populaires parmi la jeunesse arabe. Le poète préféra rester en volontaire, au premier rang des Hadjoutes, et, simple soldat, comme Koerner, il mourut comme lui de la main d'un Français, en combattant pour une patrie que tous deux avaient rêvée grande, et qu'ils ne connurent que malheureuse. »
  • Tazir M’hamed Bacha. Ancien militant de la cause nationale, compagnon de Mohamed Belouizdad – «Qui se souvient des 3024 disparus de La Casbah ?»

    www.elwatan.com le 10.05.12

    L’Algérie s’est faite elle-même.
    «Le violence est infâme, son résultat est toujours incertain et nul ne peut agir justement quand il est poussé par la haine.» Antar Ibn Chadad
    Le hasard est parfois curieux. Il provoque les choses, soupire M’hamed qui pense que certains rendez-vous de l’histoire sont quelquefois étranges.A 18 ans, en 1944, il a été arrêté, torturé et jeté dans les caves de la préfecture d’Alger. Dix-huit ans après, en 1962, il est le patron de cette même préfecture d’Alger où il officie en tant que directeur de cabinet du regretté Nadir Kassab. Alors, il se rappelle des propos de son avocat d’autrefois, Maître Sansonneti et de sa flamboyante plaidoirie en déclarant : «Monsieur le président, depuis que je porte cette robe, je n’ai jamais eu peur de dire la vérité. Il y a quelque temps, sur ces mêmes bancs, j’ai défendu des socialistes, des communistes, des gaullistes. Ils sont actuellement au pouvoir. Il ne serait pas impossible que ces gens, que vous êtes en train de juger, seront un jour à la tête de ce pays.»
    Prémonitoires, les propos de l’avocat s’avérèrent justes, résume Tazir M’hamed Bacha, qui nous racontera les mille et une péripéties de sa vie mouvementée. De sa première militance au sein de la Jeunesse de Belcourt à la création de l’organisation spéciale dont il fut un témoin privilégié, à la solitude des prisons dont il a été un pensionnaire régulier, aux exactions innombrables de la soldatesque coloniale à l’origine notamment de la disparition de plus de 3000 Algériens à La Casbah, M’hamed raconte calmement cette étape douloureuse, car, dit-il : «Seuls peuvent juger la guerre ceux qui l’ont vécue dans leur âme et dans leur chair.»
    Comité de la jeunesse de Belcourt
    Mais M’hamed sait aussi faire la part des choses : «Le combat est la seule expérience où l’on peut éprouver un sentiment autentique de fraternité envers celui qui prend les mêmes risques que vous.» Et là, il met en avant les grands mérites de cet homme immense qu’a été Mohamed Belouizdad, brave parmi les braves, qui a été l’étincelle mais qui s’est éteint hélas très jeune, emporté par la maladie. Sur son lit de mort dans un sanatorium en France et alors que Ahmed Haddanou (El Caba) lui demandait s’il avait besoin de quelque chose qu’il pourrait lui rapporter, Belouizdad rétorqua : «Ce qui me manque malheureusement, tu ne peux pas me l’apporter. Ce dont j’ai besoin, c’est d’entendre El Adhan !»
    M’hamed parle de la guerre, mais aussi de paix. Celle qui fait cesser les fracas des canons et des bombes, mais aussi celle, beaucoup plus difficile à obtenir, qui doit se frayer un chemin dans le cœur de chacun. «Lors d’un voyage en France, j’ai pu lire un livre, prix Goncourt 2011, dont le titre L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni. La lecture de certaines pages de cet ouvrage fut un choc pour moi. En effet, la liste des 3024 Algériens disparus lors de la bataille d’Alger en 1957 dont fait état l’auteur, je l’ai eue entre mes mains en août 1962 dans l’exercice de mes fonctions à la préfecture d’Alger. Cette liste reste une tache noire qu’il convient d’élucider», suggère-t-il.
    Tazir M’hamed Bacha est né le 2 janvier 1926 à Djendel (Aïn Defla). C’est en 1933 que son père, Mohamed Ben Mokhtar, vint s’installer à Cervantès avec sa famille. Il avait tourné le dos à sa vocation de fellah pour devenir petit commerçant à Belcourt près de son domicile.C’est dans ce quartier populeux que M’hamed Bacha grandit, fit ses études scolaires à l’école des Mûriers puis à Chazot, enfin au collège de Clauzel avec comme camarade de classe un certain Ali Haroun. Le débarquement des Américains en 1942 mit fin à cette aventure et M’hamed dut intégrer le monde du travail en exerçant en tant qu’auxiliaire aux PTT à la Grande-Poste.
    «On était jeunes. Les leaders politiques étaient pour la plupart emprisonnés. On ne devait pas rester les bras croisés. On a créé le Comité de la jeunesse de Belcourt avec Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, Ahmed El Caba, Moumdji…»
    Son militantisme lui valut d’être arrêté le 5 octobre 1944 chez lui, au 46 boulevard Cervantès. Il militait au PPA et distribuait l’Action algérienne, journal du parti. «C’est le commissaire Touron en personne qui procéda à mon arrestation. J’avais 18 ans et je venais de me marier. Ils m’ont amené dans les sous-sols de la préfecture d’Alger où les interrogatoires parraissaient interminables. Je suis resté 10 jours dans les caves avant d’être présenté devant un juge d’instruction militaire sous le chef d’inculpation ‘‘d’atteinte à la sécurité de l’Etat’’. C’est dans ces voûtes que j’ai connu Khider, Moali, Boulenouar, tous militants du PPA. Le 4 mai 1945, je suis déféré devant le tribunal militaire d’Alger.»
    Comme cela coïncidait avec les manifestations du 1er Mai 3 jours avant à Alger, les condamnations furent très sévères. 12 ans de prison et confiscation des biens. Il est envoyé à Lambese, mais retrouve sa liberté en avril 1946 après l’armistice. «Je reprends du service à Belcourt, où Belouizdad m’installe à la tête des Jeunes de Belcourt, c’est à ce titre que j’ai assisté au 1er Congrès du PPA entamé le 16 février 1947 à Bouzaréah et clôturé deux jours après à Belcourt à la limonaderie l’Africaine appartenant à un vieux militant du Parti, Melaine Mouloud. Lorsque, par hasard, nous nous trouvions parmi la foule de spectateurs du défilé militaire du 14 juillet que les Français organisaient chaque année pour célébrer la fin de la tyrannie chez eux, nous nous sentions secoués par le défi. Pourquoi ? Que représente pour nous cette cérémonie ? Pourquoi n’avons-nous pas nous aussi notre armée, notre drapeau ? Que devions-nous faire ? Les plus lucides répondaient : il faut nous organiser.
    De nombreuses idées germaient dans l’esprit des jeunes que nous étions. On était en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi que fut créé le Comité de la jeunesse de Belcourt, né tel un champignon sur un terrain fertilisé par la politique coloniale de la France qui s’acharnait depuis plus de cent ans par tous les moyens à soumettre notre peuple en lui fermant toute issue pour recouvrer sa dignité et sa fierté.» Les premiers membres fondateurs de ce comité : Mohamed Belouizdad, Ali Mahsas, M’hamed Yousfi, Hamouda et Tazir M’hamed. Le CJB fut intégré comme mouvement jeune du PPA.
    Belouizdad nous avait expliqué que c’était le seul parti vraiment nationaliste et révolutionnaire et dont le programme était clair, à savoir l’indépendance de l’Algérie et qui préconisait le seul et unique moyen d’atteindre ce but, à savoir l’action des masses populaires dont nous les jeunes devrions être l’avant-garde.»
    Belouizdad, un homme à part
    «A la tête du comité, Mohamed Belouizdad va déployer une intense activité et montrer un talent d’organisateur hors pair, qui le révéla rapidement aux instances supérieures du parti. La première grande décision du CJB fut la création d’un journal clandestin. Belouizdad lui donna le titre El Watan. C’était une modeste feuille tapée à la machine et reproduite en plusieurs exemplaires à l’aide de papier carbone. Entre militants, nous parlions souvent de Belouizdad toujours avec affection, respect et admiration.
    Mahsas l’appelait Saâd Zaghloul Bacha, en référence au leader arabe en lutte contre le protectorat anglais en Egypte et fondateur du parti Wafd dans les années vingt. Les discussions avec Mohamed étaient très enrichissantes pour nous. Il écoutait beaucoup et intervenait toujours en dernier. Par délicatesse, jamais il ne nous faisait sentir sa supériorité intellectuelle. Le plus instruit parmi nous à l’époque avait à peine le certificat d’études. Mohamed possédait déjà son brevet supérieur, l’équivalent du baccalauréat qu’il avait passé avec succès. La première fois que j’ai entendu parler de Karl Marx, c’était de la bouche de Mohamed, qui avait déjà lu le Capital.
    Dès 1947, Mohamed m’associa à la réception des armes. C’est ainsi qu’il me chargea de trouver des caches pour enfouir des armes provenant des restes des armées alliées. J’arrivais à dénicher deux endroits sûrs, le premier au pied de la falaise Cervantès, dans la maison du regretté militant Mohamed Meguerba. L’autre cache, dans une petite propriété à Bouzaréah appartenant à la famille d’un militant, le regretté Derkouche. J’avais connaissance d’une troisième cache qui avait été mise à la disposition de Belouizdad par Mohamed Saradouni, un vieux militant qui gérait un dépôt, à l’emplacement actuel de la station du téléphérique, près du cimetière de Sidi M’hamed. C’est au titre de responsable de la section des jeunes de Belcourt, une des plus importantes du pays, que j’ai eu le privilège d’assister au fameux congrès clandestin du PPA de 1947 au cours duquel fut décidée la création de l’OS qui devait préparer et entraîner les meilleurs militants en vue du déclenchement de l’action directe généralisée et le maintien de l’organisation clandestine politique PPA avec comme couverture légale le MTLD.
    Le congrès se déroula la première nuit dans une petite propriété appartenant à un militant de Bouzaréah où Messali était en résidence surveillée après son retour d’exil africain. Avant l’ouverture de la première séance par Messali, un des délégués de la Grande-Kabylie, Si Ouali, demanda la parole. Il tira son revolver caché sous sa ceinture, le posa sur la table et proposa la résolution suivante : ‘‘Tout participant à ce congrès national qui dévoilerait ne serait-ce qu’une partie des délibérations ou des noms de participants est condamné à mort.’’ Ce fut un moment de stupeur générale. On sentait déjà la mort planer sur nos têtes avant l’ouverture des débats. Messali lui-même resta muet, tellement la proposition de Si Ouali était inattendue.
    Plusieurs délégués condamnèrent cette proposition, le plus acharné fut le docteur Chawki Mostefaï qui parla des limites de la résistance humaine face à la torture, pratiquée systématiquement par la police coloniale, et surtout fit allusion à une découverte récente à cette date, le sérum de vérité, qui, administré à une personne, est susceptible de lui faire dire tout ce qu’elle sait malgré une volonté contraire. Tous les éléments développés laissèrent Si Ouali inébranlable. Il maintint sa proposition et demanda qu’on la soumette au vote. Le président du congrès, Messali, ne savait plus quoi faire. C’était le blocage total dans un silence impressionnant. On entendrait voler une mouche.
    C’est alors qu’on aperçut au fond de la salle une main se lever de quelqu’un qui demanda la parole pour la première fois. Le président lui fait signe qu’il peut parler : ‘‘Je propose, dit une voix claire avec une diction impeccable, qu’on remplace les mots ‘‘est condamné à mort’’ par ‘‘est passible de la peine de mort’’, ce fut un soulagement général. Mohamed Belouizdad venait par un intelligent et astucieux amendement de mettre fin au blocage qui paralysait le congrès avant même son ouverture. Messali, après un long regard de reconnaissance vers Mohamed mit aux voix la résolution amendée. Elle fut votée à l’unanimité y compris par Si Ouali.»
    Un laministe convaincu
    Le congrès s’acheva au lever du jour, après une longue intervention de Messali qui prononça la clôture de ces importantes assises d’où sortira l’Organisation spéciale dont la mise sur pied sera confiée à Mohamed Belouizdad. Il avait 24 ans, l’âge de l’Emir Abdelkader quand ce dernier reçut la Bayâ en 1832 afin d’organiser la lutte armée contre les Français. La jeunesse est l’âge de l’héroïsme, ce mot n’a jamais été aussi juste que dans le cas de la lutte du peuple algérien. Mais Messali écarta Debaghine et s’arrogea seul le droit de désigner la direction politique du parti. Depuis cette date et peut-être bien avant, les germes de la scission, qui allaient se produire quelques années plus tard entre centralistes et messalistes, étaient semés. Fort heureusement, le 1er Novembre est venu mettre fin à cet imbroglio.
    M’hamed milita à Alger avec Mokhtar Bouchafa notamment jusqu’à son arrestation le 1er mai 1957, «où des soldats sont venus à notre domicile pour arrêter mon père disparu jusqu’à ce jour. Alors que moi même je l’ai été par la DST. S’ensuivirent de longs séjours à Bouzarréah, Paul Cazelles, Beni Messous, Bossuet, jusqu’à la libération à la fin de l’année 1960». A l’indépendance, M’hamed est nommé chef de cabinet du préfet Kassab. «Au début, on a eu des problèmes avec les gens des frontières qui voulaient accaparer le siège de la wilaya pour en faire un ministère. Ils nous avaient menacés, et Dieu seul sait qu’à l’époque c’était la seule institution qui marchait.» Heureusement que dès la constitution du gouvernement en septembre 1962, le projet a été stoppé. M’hamed renoue avec ses premières amours, les PTT, puis s’occupe des affaires administratives à la présidence jusqu’en 1980 où il est nommé consul à Agades (Niger), puis au Kef (Tunisie). Il prend sa retraite en 1990.
    htahri@elwatan.com

  • La casbah de Dellys entre légende et réalité

    www.algerie-plus.com Par Khidr Omar | 05/05/2011 | 11:03 En dépit de la patine du temps et des séquelles irréversibles laissées par l'homme, la casbah de Dellys (80 km à l'est de Boumerdes) a su garder un cachet atypique, forgé par un passé glorieux auquel est associé une beauté naturelle exceptionnelle. Plus que tout ça, cette belle ville nichée à 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, naturellement protégée contre les courants marins et les vents d'ouest par un long promontoire, connu sous le nom de cap Bengut, au-dessous duquel se love un vieux port turc, est traversée par la RN24 sur toute sa longueur, s'étirant depuis Takdempt, à l'ouest, jusqu'à la nouvelle ville, à l'est de l'oued Oubay. Au coeur de ce long boulevard, se situe la vieille ville, communément appelée la casbah de Dellys, qui était considérée jusqu'à un passé récent, comme le pouls de la ville. Aujourd'hui, ses échoppes, dont beaucoup sont désertées par leurs propriétaires, laissent apparaître des plaies béantes, dues aux aléas du temps, mais principalement au séisme de mai 2003, qui avait durement ébranlé ses vieilles constructions et fait disparaître du coup des pans entiers de la mémoire matérielle et immatérielle. Il n'en demeure pas moins que le visiteur à Dellys est irrésistiblement happé par la multitude de vestiges historiques encore visibles dans les dédales de sa casbah et de ses ruelles, où ont été recensées quelque 200 vieilles bâtisses datant de l'époque ottomane. Le vieux port, le phare de cap Bengut, la vieille mosquée du centre ville, l'école coranique Sidi Amar, le tombeau de Sidi el Harfi et le mur d'enceinte ceinturant cette cité sur plus de 2000 mètres, constituent notamment autant d'attractions sur lesquelles peuvent se fixer encore de nos jours les yeux des visiteurs avertis. Une cité en proie à toutes les convoitises Mais c'est surtout l'histoire glorieuse, à la limite de la légende, de la ville de Dellys, qui fait la fierté de ses habitants, à l'instar de Ami Rabah Edelssy (70 ans) qui considère que la « position géographique de cette ville est à l'origine des différentes convoitises et civilisations qui se sont succédées dans la région». Parfois, l'on peut ainsi surprendre des Déllyssiens nostalgiques, assis sur un rocher dans la quiétude du cap Bingut ou sur un banc de la place dite de la guinguette, mais dont il ne reste aujourd »hui que le nom, en train de suivre le passage des navires, voguant vers de lointains ports, ou simplement contempler la grande bleue, s'imaginant voir accoster sur les rivages de la région les navires des corsaires et autres envahisseurs. C'est ce riche passé que les habitants de Dellys tentent aujourd'hui de préserver coûte que coûte en exhortant les autorités concernées à manifester davantage d'intérêt pour le patrimoine de leur ville et pour tous ses vestige et patrimoine, dont de vieux manuscrits détenus par plusieurs citoyens Ils désirent, à cet effet, pouvoir les réunir dans un musée digne de la renommée de cette cité. Selon les historiens, l'édification de la vieille Casbah de Dellys remonte à l'époque ottomane, qui la baptisèrent « Tiddiles ». Elle était alors constituée d'un ensemble de constructions bien agencées et divisées par des rues et ruelles, possédant toutes les commodités de vie nécessaires sur une surface globale de 1200 ha. Selon le président de l'APC, c'est par souci de préservation et de protection du riche patrimoine renfermé par cette ville historique, que la tutelle a élaboré à partir de 2007 un « Plan permanent pour la protection et la restauration de la Casbah de Dellys ». La première étape de ce plan, a été réceptionnée fin 2009, avant son exécution qui consista, selon la même source, en la réalisation de « travaux d'urgence » axés sur la « restauration de sites sensibles » du patrimoine matériel. La seconde phase de ce plan, également réalisée début 2010, a consisté en la réalisation d' »études historiques et typologiques » sur le même site, tandis que la 3ème étape, attendue vers fin 2011, portera sur l'élaboration d'une mouture finale de ce même plan. Selon une étude historique réalisée par des chercheurs universitaires de Boumerdes, à l'occasion de la célébration du mois du patrimoine, le « rôle de Dellys en tant que grande cité est historiquement affirmé » grâce à sa « position stratégique sur la mer méditerranée, son sol fertile et sa proximité des cours d'eau « . De nombreuses civilisations se sont succédées sur cette cité maritime, à l'image, de la civilisation numide qui lui donna le nom « Thadlest ». Par la suite les Romains la baptisèrent à leur tour « Rusucurus », avant de devenir une importante ville de la Mauritanie césarienne. Les Phéniciens s'en emparèrent ultérieurement pour y fonder un grand comptoir commercial et une route vers la ville de Bejaia. Elle connut également le passage des Vandales et des Byzantins. Le passage de la ville de Dellys à la civilisation musulmane remonte au 16ème siècle, selon des documents historiques, qui font état de son rattachement successivement aux règnes des Fatimide, des Hamadite, des Mourabitoune et des Hafside. Après une courte période sous la coupe des Espagnols, cette cité antique connut son « âge d'or » grâce aux frères Aroudj et Kheireddine qui la délivrèrent et l'annexèrent à l'Etat ottoman. Le colonialisme français qui y entra en 1844, en fit une base militaire pour étendre son hégémonie sur toute la Kabylie. L'histoire de cette ville a été immortalisée par plusieurs historiens qui célébrèrent sa beauté au fil du temps, à l'image d'El Idrissi(21e siècle) qui en a fait l'éloge dans son célèbre « Nouzhate El Mochtake » (le plaisir du passionné), Al Hamiri (15e siècle) « Al Raoudh Al Miitar » ( les jardins parfumés), Hosseine Al Ourtilani (18 e) « Nouzhate Al Andhar » (le plaisir des yeux), ou encore par les recueils de l'officier français Carette et de l'allemand Heinrich Von Maltessen (19eme siècle).

Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’IFRI – A voix haute

Posté par mouradpreure le 5 juin 2010

Par Caroline Castets - Mardi, 18 mai, 201 www.lenouveleconomiste.fr

L’Occident dominé par la peur, le Moyen-Orient par l’humiliation et l’Asie par l’espoir. En ajoutant le facteur émotionnel à sa grille de lecture du monde, Dominique Moïsi propose un nouveau regard sur la mondialisation, l’humanité et le rapport à l’autre. Eclairant. Spécialiste des relations internationales et auteur de La Géopolitique de l’émotion, Dominique Moïsi propose une nouvelle cartographie du monde suivant trois émotions dominantes : l’espoir, l’humiliation et la peur – “l’émotion des nations qui n’ont pas assez faim”. Des états émotionnels qui, selon lui, caractérisent des nations et des cultures aussi sûrement que leurs frontières, leur système politique ou leur héritage culturel et qui, de ce fait, doivent impérativement être pris en compte dès lors que l’on parle mondialisation, commerce international ou, tout simplement, vivre-ensemble. Il en est convaincu: seule cette “clé de lecture” nous permettra de comprendre l’autre et, ainsi, de vivre non plus “à côté de lui” – ce que nous faisons tant bien que mal aujourd’hui – mais “avec lui”. Une nuance de taille à l’heure du débat sur l’identité nationale et du multi-culturalisme qui implique de dépasser notre propre histoire et ses relents coloniaux pour renouer avec l’esprit des Lumières ; celui qui nous permettait d’envisager d’autres modèles que le nôtre. Rencontre avec un “passionné de la modération” porteur d’un message de tolérance et de curiosité.

« La Géopolitique de l’émotion repose sur l’idée que l’on ne peut comprendre le monde sans prendre en compte sa dimension émotionnelle. C’est pourquoi j’ai essayé de bâtir une cartographie des émotions du monde qui n’a pas pour ambition de se substituer à la géographie politique et physique, bien sûr, mais qui vise à offrir une clé de compréhension supplémentaire. Mon idée est la suivante : le monde est complexe et l’une des raisons de cette complexité à l’heure de la mondialisation est l’importance du facteur émotionnel. Autre point essentiel : il en est des émotions comme du cholestérol. Il y en a des bonnes et des mauvaises. Certaines, très positives, mènent à la chute du Mur de Berlin en Allemagne, à la victoire de Mandela en Afrique du Sud ou à l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis. D’autres conduisent au terrorisme. D’où l’intérêt de les comprendre. J’ai donc essayé d’identifier les émotions ayant un lien direct avec un concept qui me paraît clé pour la compréhension du monde international : celui de confiance. Cela m’a emmené à en privilégier trois : la peur, l’espoir et l’humiliation. L’espoir, c’est la confiance – “je peux y arriver” –, la peur c’est l’absence de confiance – “je n’y arriverai pas car demain sera pire qu’aujourd’hui” – et l’humiliation, c’est “je voudrais mais je ne peux pas parce que l’on m’a privé de ma confiance en moi et en l’avenir”. Je cite d’ailleurs dans mon livre le frère d’un des kamikazes du 11 septembre 2001 qui déclare : “Mon frère m’a toujours dit que s’il n’arrivait pas au sommet de Wall Street, il réduirait en cendres ce monument d’arrogance.” C’est cela l’humiliation : “Si je ne peux atteindre votre niveau, je vous ferai descendre au mien.”

La cartographie des émotions

Une fois l’accent mis sur ces trois émotions, je me suis efforcé de leur attribuer une dimension géographique, de définir une cartographie. Ainsi, je vois essentiellement l’espoir en Asie, derrière la Chine et l’Inde mais aussi au Brésil, alors que le Moyen-Orient est dominé par l’humiliation et le monde occidental par la peur. Celle-ci persiste en Amérique – en dépit de Barack Obama – et reste très palpable en Europe via la déprime mais aussi la peur du futur et de l’autre, et bien sûr, via cette relation maladive à l’Islam. C’est une émotion que l’on constate chez les nations frileuses, les nations qui n’ont pas assez faim et qui cherchent, avant tout, à préserver leurs avantages acquis. C’est pourquoi je considère qu’il existe une “couche archéologique” de peurs en Europe : la peur d’être envahis par les plus pauvres – l’Afrique –, la peur d’être tués par les plus fanatiques – les pays musulmans –, et la peur d’être laissés loin derrière par les plus dynamiques – les pays d’Asie. 

Le monde musulman

L’émotion dominante dans le monde musulman est la perte de dignité ; l’humiliation. Cela va bien au-delà du passé colonial et relève du sentiment que, depuis des siècles, ils ne contrôlent plus leur histoire. Il faut se souvenir que, jusqu’au XVIe siècle, l’Histoire va dans le sens de l’Islam. La Renaissance est musulmane au moment où le Moyen Age est européen ; toutes les sciences et les pensées des grands philosophes passent au monde occidental grâce à l’intermédiaire de l’Islam qui est alors très en avance sur nous. Le renversement survient à partir au milieu du XVIe siècle. Depuis, ils ont l’impression que l’Histoire ne cesse de se rétrécir devant eux. Et lorsqu’Israël est créé, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ; ce à quoi s’ajoute encore la mondialisation qui, ils le voient bien, ne leur bénéficie pas non plus. Le tout survient dans un contexte de paralysie politique. L’Egypte, qui est le coeur du monde arabo-musulman, est en pleine sclérose depuis des générations. Et comme ils ont du mal à accepter leurs responsabilités, ils nous les font porter.

Les inclassables

La Russie fait pour moi partie des inclassables ; tout comme Israël, l’Amérique latine ou l’Afrique qui ne sont pas dominés par une émotion spécifique mais en abritent plusieurs. Ainsi, il y a beaucoup d’espoir en Russie mais la peur y est également très présente – peur du terrorisme, des Tchétchènes… – de même que l’humiliation née de la chute du communisme et de l’URSS et qui perdure. Même chose avec le Japon. Ce pays qui est la deuxième puissance économique mondiale a beau se situer géographiquement en Asie, il n’est pas émotionnellement dans l’espoir mais dans la peur, tout comme les puissances occidentales. Cela s’explique par le fait qu’il a été le premier pays d’Asie à connaître le miracle économique et la croissance et qu’il est en crise depuis la fin des années 80. Cela fait donc 20 ans que les Japonais traversent une crise de confiance et une crise identitaire qui les apparente beaucoup plus au continent européen qu’au continent asiatique.

Le conflit israélo-palestinien

Le conflit israélo-palestinien constitue une clé de compréhension  du monde essentielle. Non seulement son impact va au-delà d’une opposition entre deux nations pour instaurer un clivage entre les pays habités par un sentiment de culpabilité vis-à-vis d’Israël d’un côté et ceux habités par un sentiment de culpabilité post-coloniale de l’autre, mais il se situe à l’intersection d’émotions contraires. Du côté palestinien, l’humiliation domine, c’est évident. Celle de ne pas avoir d’Histoire propre, de ne pas être reconnu… ce qui explique que la revendication de dignité soit à ce point omniprésente. Du côté israélien, il y a l’obsession du passé, l’idée que le monde entier doit quelque chose à Israël et la tentation de dire “aujourd’hui, la force doit être de notre côté car hier elle ne l’était pas, et cela s’est terminé par l’Holocauste”. C’est le sentiment d’un peuple qui a tellement souffert qu’il en est devenu sourd aux souffrances des autres. Pour dépasser cela et ramener les deux camps sur le terrain de la raison et du compromis, la prise en compte du facteur émotionnel me semble indispensable.

La peur en Occident

Parmi les raisons objectives expliquant cette peur qui caractérise l’Occident, il y a d’abord la démographie. Non seulement nous vieillissons mais nous nous rendons compte que nous devenons chaque jour plus marginaux sur la surface de la planète. Si l’on regarde les courbes démographiques, l’Europe, qui en 1913 était plus peuplée que la Chine, devrait représenter 6 % de la population mondiale dans 30 ans et seulement 12 % de l’humanité avec les Etats-Unis alors que l’Afrique, qui comptait 180 millions de personnes en 1950, en représentera 1,8 milliard en 2050. Je crois que la conscience de cette réalité objective a eu pour effet de nous faire passer du fardeau de l’homme blanc du XIXe siècle – celui de la responsabilité impériale – à une solitude d’Occidental du XXIe siècle. Autre raison objective : la culpabilité coloniale qui, dans la mesure où elle rend la relation à l’autre plus complexe, nourrit la peur. C’est notamment visible dans le fait que nous ne parvenions pas à établir une relation normale avec les pays du Maghreb et en particulier avec l’Algérie. Le rapport à l’Islam dans un pays comme la France étant nécessairement le produit de notre passé colonial, il ne peut que manquer de transparence et de spontanéité puisque l’Histoire commune des deux pays n’a pas été dépassée. Le malentendu Français-Allemands l’a été – et c’est le miracle européen – mais la réconciliation n’a été possible que parce qu’elle reposait sur une base d’égalité entre deux peuples. Ce qui n’est pas le cas ici puisque le complexe d’infériorité algérien perdure, de même que le complexe de supériorité français qui est désormais mêlé d’inquiétude. C’est pourquoi je suis convaincu que, tant que l’on n’a pas bien traité le passé, on ne peut s’engager vers le futur de manière équilibrée.

La culpabilité post-coloniale

Pour apprendre à vivre avec l’autre et non pas à côté de lui, il nous faut commencer par assumer notre culpabilité. Pendant plus de deux siècles – de la fin du XVIIIe au début du XXIe siècle – l’Occident a dominé le monde. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Nous devons donc renoncer à une posture mentale très ancrée née du fait que, pendant plus de deux siècles, nous avons vécu à côté d’un autre considéré comme fondamentalement inférieur, pour apprendre à vivre avec un autre en qualité d’égal. Cela s’impose en particulier dans notre relation avec l’Asie et notamment la Chine. Toute la difficulté étant : comment traite-t-on avec un régime politique qui affiche des valeurs différentes des nôtres ? On peut penser que la démocratie est supérieure mais on a bien vu à quel point l’idée de l’imposer en Irak et ensuite en Afghanistan était vouée à l’échec compte tenu de la situation politique, économique, culturelle. C’était imposer nos valeurs à des pays qui n’en voulaient pas. C’est pourquoi il est essentiel de se placer au niveau de l’autre ; pour moi c’est presque une démarche de bon sens : en tant qu’Américains et Européens, nous allons représenter 12 % de l’humanité, ce qui signifie que l’autre sera partout – et même en nous dans la mesure où nous vivrons dans un monde de plus en plus multiculturel. Mieux vaut donc chercher à le comprendre. C’est pourquoi ce livre se veut à la fois un appel à la modestie, à l’ouverture d’esprit, au bon sens et à l’ambition. Il faut avoir l’ambition de comprendre l’autre pour pouvoir interagir avec lui, et même pour traiter avec lui commercialement.

L’égalité

Nous devons parvenir à transcender la part d’arrogance et de peur qui nous conduit à ne pas accepter l’autre comme égal. Pour cela nous devons renouer avec l’esprit d’une époque où les civilisations se rencontraient et se confrontaient comme égales. Ce qui a été le cas des jésuites qui, arrivés en Chine au XVIe siècle avec Matéo Ricci, regardent les habitants de ce pays avec admiration si bien qu’ils veulent les convertir, certes, mais aussi les comprendre et apprendre d’eux. Même chose avec les Britanniques de la Compagnie des Indes orientales qui, au début du XVIIIe, découvrent l’Inde et sont fascinés par cette civilisation. Je crois que notre responsabilité aujourd’hui consiste à réapprendre les règles du jeu d’un monde où nous regardions l’autre comme égal. Il nous faut revenir en arrière, nous souvenir d’un temps où nous n’avions pas le monopole des modèles, où nous regardions l’autre avec une extraordinaire curiosité. C’est devenu indispensable. Nous avons un message à faire passer, d’universalisme, d’humanisme, mais nous ne pourrons le faire entendre que si nous considérons que nous avons également quelque chose à apprendre de l’autre. Sinon, nous serons d’autant plus inaudibles que nous prêcherons des valeurs que nous ne pratiquons pas nous-mêmes.

Le vivre-ensemble

Encore une fois la notion de vivre-ensemble doit signifier “vivre avec l’autre” et non plus seulement “à côté de lui”. En France cela implique notamment de réfléchir à notre rapport à l’Islam et au monde musulman, ce qui soulève la question d’un équilibre à trouver entre relativisme absolu et jacobinisme absolu. Si l’on pousse le relativisme culturel à l’extrême – “ils veulent la burqa, ils veulent plusieurs femmes, certains trouvent normal de les battre : ce sont leurs traditions et leurs  problèmes…”-  on court le risque de l’indifférence et du mépris. A l’inverse, le discours consistant à dire “les lois de la République sont absolument les mêmes pour tous et excluent tout signe religieux distinctif” est également excessif. C’est pour cela que, pour moi, la loi sur le voile pose problème, tout autant que la burqa dans le sens où celle-ci traduit un rapport à l’autre incompatible avec nos valeurs fondamentales. En Occident, l’essentiel de la relation humaine est basé sur cette capacité à voir dans le visage de son interlocuteur qu’on lui inspire une émotion positive ou négative. Empêcher cette perception en masquant le visage de l’autre rend le rapport totalement inégalitaire – “vous voyez mes émotions, je ne vois pas les autres…” – et interdit toute interaction. Reste que, sur les 6 millions de musulmans que compte la France, la part de femmes portant la burqa est infime ; ce qui n’empêche pas cet objet de cristalliser l’affrontement de deux émotions : d’un côté la peur de l’autre, de l’autre la revendication identitaire. Résultat, ce débat mène à marginaliser une majorité de musulmans qui n’ont rien à voir avec les fondamentalistes. C’est pourquoi la seule bonne réponse consiste à s’efforcer de comprendre l’autre, sans complaisance et sans a priori négatif, pour construire avec lui une relation égalitaire. C’est pourquoi je considère qu’il faut défendre avec passion les modérés des deux camps.

La crise

La crise est pour moi la preuve que nous sommes entrés dans un nouveau monde. Un monde où le flambeau de l’Histoire est en train de passer de l’Occident vers l’Asie. Les Asiatiques perçoivent d’ailleurs cette crise comme une confirmation de notre légèreté ce qui, chez eux, génère une critique sous-jacente : “Vous nous donnez des leçons de capitalisme mais regardez ce que vous avez fait…” De fait cette crise accélère la passation mais rappelle aussi des réalités objectives, à savoir : les déficits sont à l’Ouest et la croissance est à l’Est. Les Chinois accumulent les créances, nous accumulons les déficits et, à terme, cette évolution à double-sens ne peut que mener à une rupture. La Grèce en est l’illustration la plus flagrante.

Les menaces

Je considère que de toutes les menaces qui pèsent sur l’Occident, la principale vient moins de l’extérieur que de nous-mêmes. De notre absence d’énergie et d’ambition assortie d’arrogance. De notre volonté de maintenir coûte que coûte nos acquis en refusant un monde qui change. C’est pourquoi mon message se veut avant tout un message de tolérance et de curiosité. Le monde occidental minoritaire ne peut se permettre de se diviser et doit impérativement dépasser la tentation du chacun pour soi qui, dès que le contexte se tend, pousse à se replier sur soi, à se sauver soi. Quitte à remettre en question l’Europe, ce qui serait une erreur absolue. »

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UNE HISTOIRE QUI A MODELÉ NOTRE MONDE DÉSORIENTÉ

Posté par mouradpreure le 3 juin 2010

 Par Claude Julien  Ancien directeur du « Monde diplomatique », Président de la Ligue française de l’enseignement et de l’éducation permanente

L ’histoire du monde devait n’être qu’une longue marche _ ce rtes cahotante et sujette aux reculs _ vers davantage de progrès et de raison. Mais, comme le relève l’historien britannique Eric Hobsbawm, notre siècle a surtout engendré les paradoxes et les paroxysmes, et d’abord les plus meurtriers. La guerre de masse fut rendue possible par la production de masse en même temps qu’elle en accoucha ; la hantise de l’apocalypse mobilisa les opinions publiques ; les révolutions civilisèrent l’ordre capitaliste qu’elles voulaient abattre, leur reflux vit triompher l’individualisme le plus fanatique. Et, trônant au milieu de la mêlée, tant de dirigeants se déconsidérèrent, incapables de comprendre et de réagir aux grands bouleversements de notre temps. 

Pour quelques poèmes « séditieux », Alexandre Pouchkine, alors âgé de vingt et un ans, avait été chassé de Saint-Pétersbourg par Alexandre Ier et exilé à Kichinev. Il ne pouvait pas prévoir que, huit décennies plus tard, le nom de cette même ville serait sur toutes les lèvres en Europe et en Amérique. Non pas grâce à lui, mais parce que « le pogrom de 1903 fit à Kichinev de quarante à cinquante morts, ce qui indigna le monde entier car, en ces temps qui précédaient l’avance de la barbarie, un tel nombre de victimes paraissait intolérable… Même les plus vastes pogroms qui accompagnèrent les soulèvements paysans pendant la révolution russe de 1905 ne causèrent, selon les normes actuelles, que des pertes modestes _ peut-être huit cents morts en tout. Ces chiffres peuvent être comparés aux 3 800 juifs tués par des Lituaniens à Vilnius en trois jours de 1941 alors que les Allemands envahissaient l’URSS et avant qu’ils n’entreprennent l’extermination systématique ». Désormais, on ne compterait plus en dizaines, en centaines ou en milliers de morts, mais en millions. 

En un temps historique très court, passant du stade artisanal à une taille industrielle, l’horreur et le crime ont ainsi changé d’échelle. Aux yeux de l’historien britannique Eric Hobsbawm, un « XIXe siècle long », qui s’étend de 1789 à 1914, avait enregistré un « progrès presque continu dans l’ordre à la fois matériel, intellectuel et moral ». Lui succède un « XXe siècle court », qui s’ouvre avec le déclenchement de la première guerre mondiale pour se clore en 1991 sur l’effondrement de l’Union soviétique (1). Dans tous les domaines, il est marqué par une régression des normes jusqu’alors acceptées, par une montée aux « extrêmes » dans tous les champs de la production comme de la destruction. 

Sotte nostalgie d’une ère révolue ? Les faits parlent. Un grand basculement s’effectue au coup de tonnerre de 1914 : la guerre franco-prussienne de 1870 avait fait quelque 150 000 morts ; la première guerre mondiale, elle, mobiliserait 65 millions de soldats, dont 8,5 millions seraient tués sous des « orages d’acier » (Ernst Jünger). Prodigieux saut quantitatif, la seconde guerre mondiale jetterait dans la tourmente 92 millions de combattants et ferait, selon les estimations, de 50 à 60 millions de morts. Améliorant ses rendements, la « machine à massacrer » déployait des prouesses inouïes, pendant qu’une « étrange démocratisation de la guerre » multipliait les victimes dans les populations civiles _ performance que confirmeraient les conflits à venir. 

Le désastre humain ne s’arrête pas avec la cessation des combats. Entre 1914 et 1922, quatre ou cinq millions de réfugiés - pour qui l’on crée le passeport Nansen - sont condamnés à errer sur les routes. En 1945, nouvelle montée aux « extrêmes », treize millions d’Allemands s’enfuient devant l’avancée des troupes soviétiques. Encore n’était-ce qu’un modeste début : quinze millions de « personnes déplacées » après la décolonisation de l’Inde, cinq millions en Corée, plus d’un million en Palestine… Et puis, aujourd’hui encore, ces masses de réfugiés qui, en Afrique comme dans l’ex-Yougoslavie, tentent d’échapper aux persécutions, aux dictatures, aux famines, aux « nettoyages ethniques ». 

« La progression de la brutalité et de l’inhumanité est difficile à expliquer », observe modestement Eric Hobsbawm. Ce siècle de « progrès » dévoile une atroce vérité : « Les êtres humains peuvent apprendre à vivre dans les conditions les plus brutales, théoriquement les plus intolérables. » En témoignent les dizaines de millions de victimes des camps nazis, du goulag, de tous les génocides, et la banalisation de la torture, qui avait pratiquement disparu d’Occident autour de 1900.

L’apothéose de la planification économique  

LA violence, accoucheuse de l’Histoire ? Elle porte en tout cas l’industrie à un niveau d’efficacité sans précédent. Dans les débuts balbutiants du « XIXe siècle long », Napoléon remporte la bataille d’Iéna (1806) après avoir tiré 1 500 salves d’artillerie. Guerre miniature… En 1918, la France produit 200 000 obus par jour. Records pulvérisés en 1939-1945. D’une plume sarcastique, l’historien note que, pour la seule année 1943, la bureaucratie nazie commande 6,2 millions de tampons encreurs pour estampiller le courrier militaire… 

Logique imparable : « La guerre de masse requiert une production de masse. »La guerre devient « la plus vaste entreprise » jamais mise sur pied, un complexe industriel dont l’ampleur et le savoir-faire font rêver les géants du secteur privé. C’est l’apothéose de la planification économique, sous l’égide de l’Etat tellement honni par les libéraux, pourtant si habiles à tirer profit du Trésor public… La production atteint des seuils jamais vus. 

De manière temporaire après 1918, mais permanente après 1945, les deux guerres mondiales ont à la fois renforcé le pouvoir des syndicats et accéléré l’entrée des femmes sur le marché du travail. Pour consolider l’unité nationale, pour accentuer le contraste avec l’ennemi nazi, qui comptait sur le travail forcé, « l’économie de guerre planifiée [en Grande-Bretagne] était délibérément orientée vers l’égalité et la justice sociale ». C’est en pleine guerre que Lord William Henry Beveridge présente son plan d’assurances sociales, complété en 1944 par son livre Du travail pour tous dans une société libre : l’Etat, écrit-il, a vocation à lutter contre la misère, le chômage et la maladie. 

Une politique sociale hardie et la naissance de l’Etat-providence, aujourd’hui menacé par les pouvoirs en place, ne s’imposent pas uniquement dans le souci d’appuyer l’effort de guerre sur une forte cohésion nationale. La montée aux « extrêmes » que constitue la guerre totale découle de la dramatique descente aux « extrêmes » que fut la grande crise des années 30, sans laquelle jamais Hitler ne serait parvenu au pouvoir. Pour tous les responsables occidentaux s’impose une évidence aujourd’hui oubliée par l’affairisme libéral : la santé économique conforte - et les désordres économiques menacent - la paix mondiale. C’est le thème que, à Londres, sous le feu des V2 allemands, rappelait The Times du 23 janvier 1943 : « Mise à part la guerre, le chômage a été la maladie la plus répandue, la plus insidieuse et la plus corrosive de notre génération. » La « crise » qui depuis vingt ans fait trembler sur ses bases l’économie capitaliste n’offre qu’un pâle reflet de l’effondrement économique qui avait ébranlé le monde soixante ans plus tôt. Elle n’en est pas moins grosse de risques guerriers. 

Perturbé par les guerres, le commerce mondial s’est brillamment remis des grandes conflagrations : « S’il avait doublé en volume entre 1890 et 1913, il quintuplait entre 1948 et 1971. » Mais, entre 1929 et 1933, Westinghouse perdait les deux tiers de ses ventes, le prix du thé s’effondrait dans la même proportion, celui de la soie reculait des trois quarts, le taux de chômage dépassait 20 % en Angleterre, en Belgique, en Suède, atteignait 27 % aux Etats-Unis et 29 % en Autriche, dépassait 30 % en Norvège et au Danemark, culminait à 44 % en Allemagne. La crise ne se confinait pas à l’Occident. De l’Asie à l’Amérique latine, tous ses fournisseurs étaient frappés de plein fouet. A l’euphorie des années 20 succédait un phénomène très « proche de l’effondrement de l’économie capitaliste mondiale ». Soupes populaires, marches de la faim, suicides de chefs d’entreprise ruinés : telles étaient les banales images du temps. Le choc fut d’autant plus rude qu’il partait des Etats-Unis, « pays débiteur en 1914, devenu en 1918 le premier créditeur du monde » - mais aujourd’hui le pays du monde le plus lourdement endetté. 

Eric Hobsbawm porte un regard apitoyé sur le « pessimisme » de « commentateurs intelligents » et d’« économistes brillants » qui, dans les années 30, traumatisés par les banqueroutes, les usines fermées et les hordes de chômeurs, prophétisaient une durable « stagnation » du capitalisme. Avec le recul du temps, Schumpeter s’étonnera que des experts aient alors pu « proférer des théories prétendant montrer que la dépression se prolongerait indéfiniment ». Leurs héritiers pèchent aujourd’hui par un optimisme tout aussi peu fondé. Plus tard, écrit Hobsbawm, des historiens seront « frappés par la répugnance à envisager, dans les années 70 et 80, la possibilité d’une dépression générale de l’économie capitaliste mondiale », perspective qui plaide en faveur d’un changement de cap. 

Eric Hobsbawm trouve « presque impossible de comprendre comment l’orthodoxie du pur marché libre, alors si évidemment discréditée, peut à nouveau dominer la période globale des années 1980 et 1990 ». Une seule explication plausible lui vient à l’esprit : « une mémoire courte des théoriciens et des praticiens de l’économie ». Interprétation indulgente qui fait bon marché du dogmatisme et de l’opportunisme des plus notoires théoriciens, de l’individualisme forcené et du cynisme des « décideurs », de leur indifférence à l’intérêt général, de leur absurde conviction qu’ils sauront, eux, tirer leur épingle du jeu. 

Le couple capitalisme-démocratie, qui a fait merveille, serait-il indissociable ? Mais de quel capitalisme, de quelle démocratie s’agit-il ? Lorsque le premier souffre de langueur, la seconde est en péril. En 1920, rappelle Eric Hobsbawm, le monde comptait environ trente-cinq « gouvernements constitutionnellement élus ». Il en restait dix-sept en 1938, douze en 1944. La « menace contre les institutions libérales vint exclusivement de la droite politique », alors que, « entre 1945 et 1989, il sera admis, comme une chose allant de soi, qu’elle viendrait essentiellement du communisme »

Un demi-siècle plus tard, et trois cents pages plus loin, l’auteur évoque l’effroyable dictature de Pinochet qui, en dix-sept ans de tortures et d’assassinats, parvint à « imposer au Chili une politique économique ultra-libérale – démontrant ainsi, entre autres choses, que le libéralisme politique et la démocratie ne sont pas les partenaires naturels du libéralisme économique ». Le marché est d’autant plus libre que les citoyens le sont moins. La « main invisible » du marché ne dédaigne pas la poigne de fer d’un régime autoritaire. C’est au nom du marché, et sous prétexte de croisade anticommuniste, que les démocraties, après avoir fait tous les sacrifices pour abattre la dictature nazie, ont, sans sourciller, pactisé avec les plus abominables autocraties.

Imprévisions et improvisations en cascade  

JALONNÉE de séduisantes avancées et de monstrueuses plongées dans la barbarie, l’histoire serait-elle inutile aux hommes de gouvernement ? Fascinés par leur propre pouvoir à l’instant précis où ils en font usage, ils oublient les leçons du passé et prévoient rarement les conséquences de leurs choix. L’action immédiate les grise, leur voile ses effets plus lointains, de telle sorte que l’événement les prend de court. Sans cesse aux aguets, Washington sait, de science certaine, que l’« empire du mal » ne manquera pas une occasion d’abattre un bastion du « monde libre ». Mais, lorsque l’un de ces bastions essentiels s’effondre - « le renversement du chah d’Iran en 1979 [fut] l’un des plus sévères coups portés aux Etats-Unis » -, c’est sous le choc d’une révolution islamiste, et bien entendu le Kremlin n’y est pour rien. 

Mais Moscou ne sut pas mieux prévoir les fatales conséquences du « ralentissement de l’économie soviétique », des scléroses de son appareil d’Etat, de tous les maux qui rongeaient le régime, et probablement ne savait-il pas que les dirigeants de ses satellites « n’avaient plus foi en leur propre système ». Son incapacité à comprendre et à réagir n’a sans doute d’égale que « la totale absence de préparation des gouvernements occidentaux au soudain effondrement » de l’Union soviétique. 

La direction des affaires du monde laisse une large part à l’improvisation. « Quelle que soit leur qualification en tant que prophètes, le bilan des prévisionnistes au cours des trente ou quarante dernières années a été, de manière spectaculaire, tellement mauvais que seuls les gouvernements et les instituts de recherche économique ont encore, ou prétendent avoir, quelque confiance en eux. » Jamais aucune formule magique ne permettra à coup sûr d’éviter le pire. Mais surtout, peu nourris d’histoire, accaparés par l’immédiat, les gouvernements consacrent trop peu de temps à la réflexion et à la prévision. Obsédés par le court terme, ils ne prêtent qu’une distraite attention à la lente maturation des crises et, les percevant lorsqu’elles sont prêtes à exploser, découvrent avec stupeur qu’ils se sont refusé à eux-mêmes toute possibilité d’au moins tenter une politique de prévention. Pris de court, ils improvisent dans la hâte une « gestion de crise » dont les résultats seront souvent aux antipodes du but recherché. 

Les fantasmes l’emportant sur la raison, Hitler se proposait d’embrigader l’Europe dans sa croisade contre le communisme, mais « le résultat net de douze ans de nazisme fut de mettre une moitié de l’Europe sous la coupe des bolcheviks »

Avec tous les engouements et toutes les frayeurs qu’elle a suscités, la révolution bolchevique offre un semblable exemple d’ironique retournement : « Le résultat le plus durable de la révolution d’Octobre, dont l’objet était le renversement du capitalisme, aura été de sauver son rival, à la fois dans la guerre et dans la paix. » D’abord dans la guerre, car « la victoire sur l’Allemagne de Hitler fut essentiellement remportée, et ne pouvait être remportée, que par l’armée rouge ». Puis dans la paix, car l’URSS a fourni au capitalisme « un stimulant, la peur, pour se réformer » par le renforcement des interventions régulatrices de l’Etat, et par le formidable développement de l’Etat-providence, chargé d’immuniser les populations contre les « séductions » communistes. 

Disparu le « péril rouge », le capitalisme rejettera-t-il les règles et contraintes que, tout en rechignant, il avait finalement acceptées ? Il oublierait ainsi que, renforçant le pouvoir d’achat, elles ont nourri la croissance et la prospérité. Après avoir refusé à la « subversion communiste » un terrain trop favorable, les politiques sociales s’imposent avec moins de force à l’Etat et aux entreprises qui savent désormais qu’aucun « empire du mal » ne peut les exploiter à son profit. Un vaste champ libre s’ouvre ainsi au capitalisme sauvage. 

Quel usage sait-il en faire ? Il aborde cette ère nouvelle avec une philosophie de commis aux écritures, comptabilisant les parts de marché qui peuvent être conquises, les économies de salaires qu’entraîne l’informatisation de la production, les gains incertains d’une OPA sauvage, les meilleurs moyens d’échapper au fisc grâce à ces havres que sont les « paradis fiscaux ». Dans ses meilleurs jours, il évalue aussi le coût des investissements sécuritaires (forces de police, prisons) indispensables pour maintenir un semblant d’ordre dans des sociétés dont la trame se déchire sous les coups de la misère et du chômage. Le monde bipolaire disparu n’a certes jamais été aussi simple que le disaient les théoriciens mais, pour réducteurs et caricaturaux qu’ils aient été, leurs schémas leur donnaient au moins l’illusion de la cohérence, moelleux oreiller des conforts les plus trompeurs. 

Les voici en plein désarroi, tant « l’effondrement du socialisme soviétique » entraîne de « conséquences plutôt négatives ». Il laisse « une vaste zone d’incertitude politique, d’instabilité, de chaos et de guerre civile », et surtout il a « détruit un système international » dont la disparition « frappe de précarité des systèmes politiques nationaux qui s’appuyaient » sur la stabilité du monde bipolaire. N’étant plus contenues par la crainte d’un adversaire commun, les rivalités entre Etats démocratico-capitalistes s’exacerbent. Ce siècle, « le siècle le plus meurtrier », s’achève dans l’hésitation, sans perspective, sans projet de société, sans autre boussole qu’un éventuel gain de quelques points de croissance, dont certains feignent d’attendre d’improbables miracles. 

Est-ce à dire que seraient ainsi refoulés dans une déjà lointaine préhistoire les combats d’hier, ces moments de fièvre et d’espoir dont Eric Hobsbawm brosse une fresque à la fois précise et palpitante ? L’Occident impérial n’ayant jamais constitué, à ses yeux, le centre de l’humanité, l’historien fait revivre, pour l’entre-deux-guerres, les grandes étapes d’une lutte jamais terminée et dont seules changent les formes : l’étonnante aventure de la « colonne » dirigée au Brésil par Luis Carlos Prestes, la guerre civile en Espagne, les premiers pas du communisme chinois, la guérilla de Sandino au Nicaragua, l’effervescence qui gagne les empires coloniaux, Gandhi en Inde et les grèves en Afrique, tout un monde en ébullition… Partout, des élites appartenant en général à la classe moyenne, souvent formées en Occident, parfois influencées par le communisme soviétique, aspirent à libérer leur pays, à le moderniser ; elles s’acharnent à mobiliser des populations majoritairement rurales, souvent analphabètes, profondément attachées aux formes sociales les plus traditionalistes. 

« La première guerre mondiale constitue le premier événement qui secoue sérieusement la structure du colonialisme mondial. » Ce choc sera amplifié par la grande crise des années 30, qui aggrave la misère dans les plantations et les mines du tiers-monde, dans les grands ports _ Bombay, Buenos-Aires, Casablanca… _ où les cargos n’ont guère plus de marchandises à embarquer. Enfin la seconde guerre mondiale rendra inévitable la décolonisation généralisée. 

Lorsque le regard se porte sur ce passé tout proche, le fil conducteur apparaît, simple et lumineux. Pouvait-il être perçu dès l’instant où il commença à se dérouler ? Ce serait faire grand crédit à la lucidité humaine. Si Londres comprend vite qu’il lui faut renoncer à son empire des Indes, dans bien d’autres cas l’inaptitude à déchiffrer des signes pourtant évidents engendre des bains de sang et une absurde dilapidation des ressources nationales. Le plus dramatique soubresaut de cette vaine lutte se produit au Vietnam. 

« Si vous voulez y aller, allez-y et battez-vous dans les jungles du Vietnam. Les Français se sont battus là-bas pendant sept ans, et pourtant à la fin ils ont dû partir. Peut-être les Américains pourront-ils se cramponner un peu plus longtemps, mais au bout du compte ils devront, eux aussi, partir. » Ainsi Nikita Khrouchtchev parlait-il, en 1961, au secrétaire d’Etat américain Dean Rusk. Pour reprendre un thème naguère développé par le sénateur Fulbright dans son livre L’Arrogance des puissants, tout sentiment de supériorité obscurcit la vue. Un nouveau drame ravagera donc le Vietnam, « où les Etats-Unis mènent une guerre de dix ans, jusqu’au moment où ils sont obligés de se retirer en 1975, après avoir lancé sur ce malheureux pays davantage d’explosifs que les belligérants n’en avaient utilisé pendant toute la seconde guerre mondiale ». Tragique illustration des « extrêmes » auxquels ce siècle a pu parvenir. 

Première condition de la lucidité, le courage intellectuel ne fit pas défaut. Quelques voix s’élevèrent, mais avertissements et mises en garde restèrent inutiles. « Moins de trois quarts de siècle plus tôt, l’ère impériale paraissait indestructible. Trente ans auparavant, elle couvrait encore la plupart des peuples du globe . » Elle venait, pourtant, de prendre fin.

Erreurs, auto-intoxication et propagandes  

RESTAIT, déconcertante, la troisième guerre mondiale, celle qui, en dépit de grands conflits localisés, comme en Corée, ne serait pas livrée sur les champs de bataille : la guerre froide. « Même ceux qui étaient persuadés qu’aucun des deux camps n’aurait l’intention d’attaquer l’autre trouvaient difficile de ne pas céder au pessimisme. » La « loi de Murphy » (« Si le pire est possible, il ne manquera pas de se produire, ») fut tenue en échec, et la disparition de l’URSS a jeté à la corbeille le scénario du cauchemar. 

Eric Hobsbawm ne manque pas de rappeler les « théories » et « doctrines » hallucinantes que de brillants esprits élaborèrent dans le futile espoir de rationaliser l’ultime folie, celle qui aurait conduit à l’holocauste nucléaire, à la « destruction mutuellement assurée ». Ce fut le règne de la déraison, de l’erreur d’analyse, du mensonge et de l’intoxication. Citant Martin Walker (2), l’auteur rappelle que, pendant la guerre de Corée, « Washington savait parfaitement que 150 avions chinois étaient en réalité des avions soviétiques pilotés par des équipages soviétiques », mais « l’information fut tenue secrète parce qu’on estimait, à juste titre, que la guerre [avec les Etats-Unis] était bien la dernière chose que voulait Moscou ». 

Cependant afin de mobiliser l’opinion publique, il convenait d’entretenir la certitude que le monde vivait dans la menace permanente d’une apocalypse. La volonté partagée d’éviter le pire n’excluait pas le risque de mal interpréter les intentions de l’autre camp. Cohabitation difficile entre la froideur requise par l’analyse et l’émotivité inhérente à toute propagande, chacune d’elles laissant à l’erreur une très large place, comme le montra la crise des fusées à Cuba. Dans la politique « au bord du gouffre », quelle fut la part de la rationalité, quelle fut la part du hasard ? 

Lorsque, sans provoquer de riposte occidentale, les blindés soviétiques « rétablirent l’ordre communiste » à Berlin-Est (1953) et à Budapest (1956), Moscou acquit la certitude que l’Ouest respectait les zones d’influence. Malgré tout, à supposer que chacun de leurs termes ait été soigneusement pesé, les plus flamboyantes proclamations relevaient-elles de la simple gesticulation radiophonique, réservée à la consommation intérieure, ou bien, destinées à l’autre camp, traçaient-elles sur le planisphère des lignes à ne pas franchir sous peine de déclencher le feu nucléaire ? 

A la confrontation la plus ostensible, celle qui à grand bruit occupait le devant de la scène, s’ajoutait la compétition souterraine, celle qui requiert ombre et secret. Si dramatiques qu’elles aient pu être pour certains agents, les opérations clandestines du KGB et de la CIA « étaient futiles en termes de réelle politique de puissance ». Certaines, bien que réelles, seraient niées, tandis que d’autres, moins brillantes qu’on ne voulait bien le dire, seraient savamment montées en épingle, magnifiées sans scrupules lorsqu’il s’agissait de complaire à l’opinion publique, ou d’obtenir des crédits supplémentaires. 

Parce qu’une démocratie ne peut fonctionner qu’avec l’assentiment du public, observe Eric Hobsbawm, c’est à l’Ouest que la propagande battit des records. Vingt ans avant que Ronald Reagan n’ait montré du doigt l’« empire du mal », John Kennedy fulminait contre l’« implacable, insatiable, incessante course [du communisme] vers la domination mondiale ». Gigantesque lutte, ajoutait-il, entre « deux idéologies conflictuelles : la liberté sous le regard de Dieu, et une impitoyable tyrannie sans Dieu ». Les enflures de l’éloquence coûtaient moins cher que la mise au point et la production de systèmes d’armes toujours plus sophistiqués. 

L’« hystérie anticommuniste » perturba de nombreux esprits, conduisit à la folie et au suicide James Forrestal, secrétaire américain à la marine, qui voyait les « rouges » derrière sa fenêtre ; elle brisa des carrières pendant la « chasse aux sorcières », empoisonna le climat électoral, mais permit de faire voter d’énormes budgets alimentant les entreprises intégrées à ce « complexe militaro-industriel » dans lequel Dwight Eisenhower voyait un péril pour la démocratie. 

Erreurs d’analyse et inaptitude à prévoir ne furent point confinées au champ stratégique. Un futur Prix Nobel d’économie, Paul Samuelson, qui plus tard exercerait une influence difficilement explicable par ses travaux, prophétisait en 1943 que la fin des hostilités entraînerait « la plus grande période de chômage et de dislocation industrielle que le monde ait jamais connue ». Inutilement pessimiste, il se trompait, comme se trompent aujourd’hui tant d’experts déraisonnablement optimistes. Dès que cessa le fracas des armes, une prospérité sans précédent permit aux Etats-Unis, par le plan Marshall, d’aider l’Europe à se relever de ses ruines. Les vrais problèmes apparaîtraient bien plus tard, fruits de trois décennies de griserie, de consommation fiévreuse, de folles spéculations, d’endettement délirant, de démagogie fiscale, de flambées boursières… En 1971, le déficit de la balance commerciale et l’hémorragie des réserves d’or de Fort Knox obligeaient Nixon à supprimer la convertibilité du dollar. Le choc pétrolier de 1973-1974 accentuerait encore la glissade. 

Massives suppressions d’emplois, appauvrissement des plus humbles et exclusions ternissent la fin de ce « siècle des extrêmes » marqué par de fantastiques progrès : la production industrielle mondiale a quadruplé en vingt ans, le rendement céréalier à l’hectare a presque doublé en trente ans, la consommation d’énergie triple aux Etats-Unis entre 1950 et 1973, le nombre de voitures particulières en Italie passe de 750 000 en 1938 à 15 millions en 1975… Tourisme de masse, afflux d’élèves dans l’enseignement, prouesses en médecine et en chirurgie, allongement de l’espérance de vie, irruption de la puce électronique et du laser dans la vie quotidienne, révolution dans les moyens de communication, dans les moeurs, dans la culture, dans la structure familiale… 

Mais aussi explosion démographique, prise de conscience des risques écologiques, « fossé qui se creuse entre le monde des riches et le monde des pauvres », urbanisme anarchique qui sécrète ghettos et ségrégation, amples mouvements migratoires et poussées racistes, mutations technologiques qui éliminent des salariés mais ne peuvent rendre superflus les clients, absence de régulation financière internationale, émergence de nouveaux géants économiques, concentrations de capitaux et de pouvoirs, etc. Et, sous des formes variées, déchirures du tissu social : « C’est le triomphe de l’individu sur la société, ou plutôt la destruction des liens qui, dans le passé, avaient tissé les textures sociales. » En fait, deux perdants : l’individu, certes, mais aussi la société. Il faut être Mme Margaret Thatcher pour se réjouir : « Il n’y a plus de société, jubile-t-elle, seulement des individus. » 

S’il se refuse à jouer les prophètes, l’historien contemple avec inquiétude le « désordre global » de la planète et des sociétés qui la composent. Un rapide regard sur le « XIXe siècle long », qu’il connaît si bien, l’incite à contester l’opinion, couramment admise, selon laquelle, dans le passé, le protectionnisme aurait provoqué des crises économiques que seule la libération des échanges aurait permis de surmonter. Critique de la « théologie néolibérale [qui] a peu de rapports avec la réalité », attentif aux « défauts inhérents au capitalisme », il constate que « les institutions collectives créées par l’homme ne contrôlent plus les conséquences collectives des actions de l’homme »

Il conteste aussi certaines tendances ou tentations qui s’affirment chaque jour avec davantage d’assurance. « Il est absurde, écrit-il par exemple, de prétendre que les citoyens de la Communauté européenne, dont le revenu par tête a augmenté de 80 % entre 1970 et 1990, ne pourraient plus en 1990 s’offrir le niveau de revenu et de protection sociale qui était admis en 1970. » Sa longue réflexion le conduit à affirmer : « Le problème majeur du monde industrialisé est moins de multiplier la richesse que de savoir comment la distribuer »en vue de mieux l’utiliser au service d’un essor renouvelé. 

Dans ses toutes premières lignes, Eric Hobsbawm écrit : « En cette fin de siècle, la plupart des jeunes femmes et des jeunes hommes grandissent dans une espècede présent permanent, dépourvu de tout lien organique avec le passé public qui a pourtant façonné les temps actuels. » Rien de tel que ce livre superbe, si riche de faits lumineusement rapprochés, bouillonnant d’idées, pour éclairer le lecteur sur l’histoire, toute proche et pourtant mal connue, qui a modelé ce monde désorienté et l’incite à sortir de ce « présent permanent » sans perspectives, à inventer, avec d’autres, son propre avenir. 

Claude Julien 

 

  •  (1) Eric Hobsbawm a consacré trois volumes à l’histoire d’un « XIXe siècle long » : The Age of Revolution, 1789-1848, puis The Age of Capital, 1848-1875, enfin The Age of Empire, 1875-1914 (ces trois livres ont été traduits en français aux éditions Fayard). Il publie maintenant The Age of Extremes, The Short Twentieth Century, 1914-1991, Michael Joseph Ltd, Penguin Group, Londres, 1994, 628 pages plus 32 pages de photographies hors texte. Le présent article n’a pas la prétention de rendre compte d’une oeuvre aussi monumentale ; il est exclusivement consacré à ce dernier volume qui, outre les thèmes évoqués ici, comporte aussi de superbes chapitres sur les mouvements littéraires et artistiques comme sur les débats qui ont traversé le monde scientifique. 

  • (2) Martin Walker, The Cold War and the Making of the Modern World, Londres, 1993. 

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MASSINISSA – Le plus célèbre roi amazigh de l’Antiquité, unificateur de la Numidie

Posté par mouradpreure le 3 juin 2010

Massinissa, dont le nom était transcrit MSNSN sur les stèles libyques -à lire probablement mas n sen « leur seigneur »- était le fils du roi Gaïa. On connaît très peu de choses de Gaïa mais on sait que sous la direction de ce souverain, le royaume massyle avait commencé à atteindre un haut degré de civilisation, mais Syphax, le roi des Massaessyles rivaux, n’avait pas cessé de le harceler, s’emparant, à chaque fois qu’il le pouvait, de ses villes et territoires. Rome soutenant Syphax, Gaïa s’était allié aux Carthaginois. Il leur fournit, en échange de leur protection, des troupes que le jeune Massinissa commanda en Espagne, à partir de 212 ou 211 avant J.C. jusqu’à l’automne 206, avec de fréquent: voyages en Afrique. La guerre ne tarda pas à tourner en faveur des Romains. Les Carthaginois, battus à Ilipa, perdirent leurs possessions en Méditerranée. Le général Scipion qui commandait l’armée romaine en Espagne, songeait à porter la guerre en Afrique, mais il voulait, auparavant s’assurer le soutien des royaumes numides. Il avait déjà gagné l’amitié de Massinissa, avec lequel il avait passé accord secret, puis il se rendit en Afrique pour tenter de convaincre Syphax de joindre à l’alliance. Mais le roi massaessyle, ayant eu vent de l’accord avec Massinissa, s’était déjà rapproché de Carthage. 

Gaïa mourut cette année là et la royauté passa, la règle de succession des royaumes amazighs, au mâle le plus âgé de la famille, son frère Oezalcès. Celui-ci ne tarda pas à mourir à son tour. Un de ses fils, Capusa, lui succéda un homme sans envergure qui vit aussitôt se dresser contre lui un certain Mazetul qui devait appartenir à une à une branche rivale de la famille. Capusa fut tué au cours d’un combat mais Il ne prit pas le titre de roi. Il le conféra au frère de Capusa, Lacumazes, qui était un enfant. Or le trône devait revenir cette fois-ci à Massinissa, devenu l’aîné des enfants de la famille. Le jeune homme, se sentant lésé, quitta l’Espagne, avec une troupe de cavaliers, décié à faire valoir ses droits. Lucamazès appela Syphax à son secours. Le puissant roi massaessyle chassa Massinissa mais, en retour, il annexa le royaume massyle. Massinissa, réfugié dans les montagnes, avec une poignée de fidèles, connut une vie de proscrit. Il ne continua pas moins à harceler ses ennemis et les hommes de Syphax ne réussirent pas à venir à bout de lui. Son heure arriva quand Scipion, décidé à en finir, avec Carthage, débarqua en Afrique. Le rusé Romain essaya une nouvelle foi, d’attirer Syphax jetant de nouveau l’alliance proposée, il se tourna de nouveau vers Massinissa, Les premiers combats tournèrent en faveur des deux alliés Ces derniers, encouragés par leurs succès, s’attaquèrent à Uttique, place forte carthaginoise, mais l’intervention de Syphax, les obligea à se retirer. ils prirent leurs quartiers d’hiver et Scipion, en cachette de Massinissa, entra de nouveau en contact avec Syphax. Faute de le détacher des Carthaginois, il lui demanda de proposer une solution pour mettre fin au conflit entre Rome et Carthage. Syphax proposa que les Carthaginois évacuent l’Italie, où ils sont en campagne, en échange les Romains quitteraient l’Afrique. Si le général Asdrubal, qui commandait les Carthaginois accepta l’offre, Scipion, qui voulait en fait la reddition pure et simple de la Cité punique, la rejeta. 

Massinissa et Scipion reprirent leurs attaques, obligeant cette fois-ci les troupes puniques à se replier sur Carthage. Syphax, lui, ne voulant pas perdre plus d’hommes, se retira dans son royaume. Les Carthaginois, comprenant que les Romains ne leur laisseraient pas de répit, décidèrent, après avoir adopté une attitude défensive, de passer à l’offensive. Ils levèrent une forte armée qui, rejointe par Syphax, donna l’assaut. Ce fut la bataille des Grandes Plaines (avril 203 avant J.C) qui s’acheva par la victoire des forces coalisées de Massinissa et de Scipion. Il y eut un répit au cours duquel chaque camp reconstitua ses troupes, puis la guerre reprit. Un combat s’engagea entre Massinissa et Syphax, et ce dernier, entouré par de nombreux soldats, était sur le point de l’emporter, quand l’armée romaine intervint. Jeté à terre, Syphax fut arrêté. On l’enchaîna et on le conduisit sous les murs de Cirta qui, voyant son roi en piteux état, décida de se rendre. Massinissa, après plusieurs années d’errance, put ainsi reprendre le royaume de ses pères. Carthage, vaincue, fut obligée de signer une paix qui la priva d’une grande partie de ses territoires et de sa flotte. Le retour de Hannibal, qui avait mis fin à la campagne d’Italie, souleva les espoirs de la Cité.Un incident rompit bientôt la paix et la guerre reprit. 

Hannibal s’allia à Vermina, le fils et successeur de Syphax et, ensemble, ils envahirent le royaume des Massyles. Massinissa et Scipion les rejoignirent à Zama (soit l’actuelle Souk Ahras, en Algérie, soit Jama, en Tunisie) et une grande bataille s’engagea (202 avant J.C). Le choc fut rude et il y eut des pertes des deux côtés, puis la bataille tourna à l’avantage de Massinissa et de Scipion. L’historien latin Tite-Live fait un récit très imagé de cette bataille : « Un combat singulier s’engage entre Massinissa et Hannibal. Hannibal pare un javelot avec son bouclier et abat le cheval de son adversaire. Massinissa se relève et, à pied, s’élance vers Hannibal, à travers une grêle de traits, qu’il reçoit sur son bouclier en peau d’éléphant. Il arrache un des javelots et vise Hannibal qu’il manque encore. Pendant qu’il en arrache un autre, il est blessé au bras et se retire un peu à l’écart… Sa blessure bandée, il revient dans la mêlée, sur un autre cheval. La lutte reprend avec un nouvel acharnement, car les soldats sont excités par la présence de leurs chefs. Hannibal voit ses soldats fléchir peu à peu, certains s’éloignent du champ de bataille pour panser leurs blessures, d’autres se retirent définitivement. Il se porte partout, encourage ses hommes, abat par-ci, par-là ses adversaires, mais ses efforts demeurent vains. Désespéré, il ne pense qu’à sauver les restes de son armée. Il s’élance en avant, entouré de quelques cavaliers, se fraie, chemin et quitte le camp de bataille. Massinissa qui l’aperçoit se lance avec son groupe derrière lui. Il le presse, malgré la douleur que lui cause sa blessure, car il brûle de le ramener prisonnier. Hannibal s’échappe à la faveur de la nuit dont les ténèbres commencent à couvrir la nature. » Carthage fut de nouveau contrainte à négocier. Mais le précédent traité fut révisé et la cité punique dut restituer à Massinissa tous les territoires qui avaient été arrachés à ses ancêtres. Hannibal se révolta et essaya de s’opposer au traité mais menacé d’être livré aux Romains, s’enfuit en Syrie où il se suicida en 143 avant J.C. Après la bataille de Zama, Massinissa vécut encore de nombreuses années. Il garda sa vie durant l’amitié de Rome mais il ne fut pas son vassal et, contre ses appétits impérialistes, déclara, dans une formule célèbre, que l’Afrique appartenait aux Africains. Il récupéra non seulement les territoires que lui accordait le traité passé avec Carthage mais aussi de nombreuses villes régions sous l’autorité des Carthaginois ou Vermina, le fils de Syphax. De 174 à 172, il occupa soixante dix villes et forts ! L’oeuvre sociale et politique de Massinissa fut aussi grande que son oeuvre militaire. Il sédentarisa les amazighs, il les unifia, il édifia un Etat Numide puissant et le dota d’inscriptions, inspirées de celles de Rome et de Carthage. Il fit une monnaie nationale, entretint une régulière et une flotte qu’il mit parfois au de ses alliés romains. 

Massinissa qui était un rude guerrier, encouragera la littérature et les arts, envoya ses enfants étudier en Grèce et reçut à sa cour de nombreux écrivains et artistes étrangers. C’était un homme courageux, qui garda jusqu’à un âge avancé, une grande vigeur. Il pouvait rester une journée entière à cheval et, comme le dernier de ses soldats, supporter toutes les privations. Il avait quatre vingt huit ans quand il commanda une bataille contre les Carthaginois. Le lendemain, Scipion Emilien le trouva debout, devant sa tente, mangeant un morceau de galette, qui formait son repas. Mais il savait aussi se comporter en souverain raffiné, portant de riches vêtements et une couronne sur la tête, donnant, dans son palais de Cirta, des banquets où les tables étaient chargées de vaisselle d’or et d’argent et où se produisaient les musiciens venus de Grèce. Massinissa avait combattu les Carthaginois mais il ne dédaigna guère la civilisation carthaginoise, dont il sut tirer avantage. La langue punique fut sage courant dans sa capitale où on parlait également, en plus du amazigh, les langues grecque et latine. Il eut plusieurs épouses et un nombre considérable dont quarante trois mâles. La plupart disparurent avant lui mais il en resta, à sa mort, une dizaine. Il aimait les enfants et il gardait autour de lui ses petits-enfants. Un marchand grec, étant venu acheter des singes en Numidie, pour distraire les riches, il dit « Les femmes de votre pays, ne vous donnent-elles pas des enfants ? » 

Massinissa fut célèbre dans tous les pays de la Méditerranée et l’île de Delos, en Grèce, lui éleva trois statues. Vers la fin de sa vie, il voulut s’emparer de Carthage pour en faire sa capitale. Les Romains qui redoutaient qu’il n’acquière une puissance encore plus grande que celle des Carthaginois et qu’il ne se retourne contre eux, s’opposèrent à ce projet. Caton, attirant l’attention sur le danger que représentait Massinissa, lança sa célèbre formule: « Il faut détruire Carthage!  » Ce fut de nouveau la guerre en Afrique et, après d’âpres combats, Carthage fut livrée aux flammes, puis au pillage. Les survivants furent réduits en esclavage et la ville fut entièrement rasée (149 avant J.C). Massinissa, mort quelques temps plus tôt, n’avait pas assisté à la chute de la ville convoitée. Ses sujets, qui l’aimaient, lui dressèrent un mausolée, non loin de Cirta, sa capitale, et un temple à Thougga, l’actuelle Dougga, en Tunisie. 

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Une page héroïque du commando Ali Khodja (Wilaya IV)

Posté par mouradpreure le 2 juin 2010

EW 20/08/2009 

 « Fi Djbel Bouzegza Ki djat Franssa testehza Hasbetna khobza Tahna aâliha berraffal ! » (Chanson populaire durant la guerre de Libération nationale) 

Le Bouzegza est ce massif bleu violacé, couleur qui lui a donné son nom (azegza veut dire bleu en tamazight) qui offre, à l’est de la Mitidja, son ubac à la mer. 

C’est ce dos de lion couché qui porte sur ses contreforts les gros bourgs voisins méridionaux et orientaux de la capitale. C’est ce lieu d’où ont déferlé les fantassins en armes, tout comme l’ont fait ceux de l’Ouarsenis et du Djurdjura pour courir au secours d’Alger, désertée par les Janissaires en déroute le 14 juin 1830, quand les armées coloniales se sont répandues sur la grève de Sidi Fredj. C’est ce djebel mythique où le prestigieux commando Ali Khodja, unité d’élite des combattants de la glorieuse ALN de la Wilaya IV, a écrit, les 4, 8 et 12 août 1957, des pages de légende parmi les plus illustres de la guerre de Libération nationale. Djebel qualifié de « pourri » par le général Jacques Massu dans ses mémoires en raison de la dérouillée qu’il y a écopé puisqu’il y a laissé plus de six cents morts dans les rangs de son armée ! Après le démantèlement de la première zone autonome d’Alger successif à l’arrestation de son chef Yacef Saâdi (23 septembre 1957) et la mort d’Ali La Pointe et de ses compagnons dans un refuge à La Casbah (8 octobre 1957), l’armée française a considérablement épaissi ses effectifs militaires dans les maquis, particulièrement les wilayas périmétriques de la capitale. La pression s’est particulièrement imposée sur la Wilaya IV, d’évidence en raison de sa contiguïté.

Dès lors qu’Alger a été éreintée et sa farouche résistance réduite, il ne se passait plus un jour sans que les armées coloniales en nombre, tous corps confondus, appuyées par des moyens aériens et terrestres considérables, ne se déploient comme la misère sur le monde à travers monts et talwegs. Un harcèlement permanent ! Il en sortait de partout. Les hélicoptères de transport, qu’on appelait les « bananes » (voir encadré), pondaient journellement des hommes en armes sur les crêtes et les pentes des reliefs les plus escarpés. Une crête occupée par l’adversaire était pour nous une bataille de perdue ! Le quadrillage était d’un tel maillage que la seule région de Ouled Moussa (ex-Saint-Pierre-Saint-Paul) était hérissée de pas moins de 58 postes militaires ! Une submersion asphyxiante qui nous contraignait à vivre en apnée. Alors que depuis les premières actions d’Ali Khodja et de son commando nous avions appris à opérer et nous mouvoir au grand jour, la constriction exercée sur nous par l’ennemi nous astreignait à une position défensive. L’initiative nous avait échappé et sans une réaction salutaire, nous risquions de perdre tout le terrain laborieusement gagné politiquement et militairement, après de durs combats souvent coûteux en vies humaines. Face à ce pressing mortel, le conseil de la Wilaya IV, alors présidé par le commandant Si M’hamed – qui assurait encore l’intérim du commandement après le départ pour Tunis du colonel Si Sadek – avait pris la décision historique et combien audacieuse de lancer une offensive généralisée contre les villes et villages relevant de sa compétence territoriale. Cette stratégie apparaissait comme la seule solution susceptible de desserrer l’étau létal qui nous étranglait. L’extension de nos capacités de nuisance et l’élargissement de notre champ d’intervention, la multiplication des points d’impact de nos raids allaient nécessairement fragmenter les rangs de l’adversaire et modérer la compacité de ses énormes moyens.

Nous somme début août 1957, conformément à l’ordre du conseil de wilaya, toutes les unités combattantes que comptait la IV sont passées à l’action. Du fait de ma parfaite connaissance de la région de Tablat, de son relief et de ses installations militaires sensibles – je m’étais évadé de sa prison le 20 octobre 1956 – il échut au commando Ali Khodja, que je dirigeais depuis sa reformation à Boukrem en janvier 1957, la mission de mener une attaque et d’y faire le plus de tintouin possible pour y semer la panique dans les rangs et la peur dans les esprits. Malheureusement, en arrivant de nuit aux abords de ce gros bourg qu’il était à l’époque, contrôlant une position stratégique sur l’axe routier Alger-Bou Saâda après le col des Deux Bassins, notre déconvenue a été grande quand nous avons constaté une concentration massive de troupes ennemies fortement équipées. L’armée coloniale s’apprêtait visiblement à lancer un de ces terribles et redoutables ratissages qui n’épargnait rien, ni les hommes ni leur environnement. Audacieux mais surtout pas téméraires, nous avons évité l’objectif pour le contourner et nous diriger vers le nord, vers le massif de Bouzegza. Sans le savoir, nous allions à la rencontre de ce qu’un coup du destin va transformer en un véritable enfer sur la terre. Alors que nous faisions mouvement vers la région de Djebel Zima, au centre du triangle Khemis El Khechna-Tablat-Lakhdaria, éludant prudemment un affrontement défavorable pour nous contre un ennemi de loin supérieur en nombre et en moyens, les autres unités avait lancé des attaques foudroyantes sur toutes les cibles qui avaient été déterminées. L’écho a été puissant et à la hauteur de nos espérances. La section de Si Boualem avait opéré contre Palestro (aujourd’hui Lakhdaria) avec succès. Les djounoud avaient même pris le soin de vider une pharmacie, emportant médicaments et nécessaires de premiers secours. Cependant, jouant de malchance, lors de la retraite de nuit, l’infirmier de la section fut arrêté. Interrogé sur la destination du retrait de sa section, sauvagement torturé, épuisé, il finit par lâcher, tout à fait fortuitement, une destination : Bouzegza ! Il savait que c’était faux mais il pensait ainsi fourvoyer ses tortionnaires sur une fausse piste. Ce qu’il ne savait pas par contre, c’est que nous nous étions réfugiés dans cet endroit, convaincus que nous y serions à l’abri car loin des voies principales de communication. Il y a lieu de préciser qu’en 1957, les montagnes et les forêts d’Algérie n’avaient pas encore été balafrées de pistes, chemins et sentiers par les scrapers et les bulldozers du génie militaire.

Ainsi, ne sachant bien évidemment rien du sort cruel de l’infirmier malchanceux de la section de Si Boualem, nous pensions que nous étions loin d’une éventuelle opération des Français. La région de Djebel Zima où nous avions décidé de nous arrêter était traversée en son milieu par une ravine fortement encaissée. C’est un petit affluent de l’oued Corso, sec en cette période de l’été. Les versants de la montagne étaient inégalement couverts ; tandis que l’un présentait plutôt l’aspect d’un maquis plus ou moins buissonneux, l’autre qui lui faisait face était constitué de pierraille et de caillasse incandescente en ce mois d’août. Nous étions réfugiés dans les maisonnettes éparses de la dechra. Nous comptions les heures et, de manière générale, lorsqu’arrivait 13h, nous pouvions souffler car une attaque ennemie qui commençait à cette heure de la journée nous permettait souvent, après une résistance conséquente, de décrocher à la faveur de la nuit tombante. L’obscurité rendait l’intervention de l’aviation impossible et l’usage de l’artillerie inutile. Nous exploitions les ténèbres pour sortir du ratissage. Mais cela était valable pour les mois d’hiver, vu la courte durée du jour. En été, la nuit tombe tardivement. Ce qui faisait que ce n’est que sur les coups de 16h que la menace s’éloignait sans jamais disparaître et anesthésier notre vigilance. L’armée française ne sortait ordinairement pas une certaine heure passée. Alors, nous pouvions nous occuper des tâches d’hygiène et profiter de l’accalmie pour une petite toilette et/ou une lessive. Ce jour du 4 août 1957, il était approximativement 15h, tout paraissait tranquille. Subitement les cigales cessèrent de striduler… Brusquement comme surgit du silence et jaillit du néant, un déferlement d’hommes et d’armes emplit, dans un grondement tumultueux, le ciel et la terre. Le versant, qui faisait face aux masures dans lesquelles nous nous trouvions, a été littéralement dévasté par les tirs de l’aviation. De l’infirmerie tenue par Baya el Kahla, une infirmière digne de tous les éloges, où je rendais visite aux malades et aux blessés, j’observais le déluge de fer et de poudre qui s’abattait sur un espace qui ne mesurait pas plus de deux kilomètres carrés.

Des moyens démesurés, cyclopéens avaient été déployés contre ce qui en l’état de leur connaissance se voulait la simple section du capitaine si Boualem qui avait opéré son coup de force à Palestro. Sur les crêtes qui nous faisaient face, les « bananes », tels des oiseaux d’acier géants pondaient, dans la chaleur et la poussière épaisse soulevée par les rotors qui fouettaient l’air dans un sifflement sinistre, des couvées entières de soldats armés jusqu’aux dents qui, cassés en deux, s’éloignaient des pales, avant de prendre position. Une fois leur ponte au sol, les appareils frappés de la cocarde tricolore de l’armée colonialiste, amblaient, pour regagner de l’altitude dans le ciel irradiant, vibrant de réverbération, pour laisser d’autres autogyres épandre d’autres troupes. Très vite, je me suis rendu compte, au regard de cette débauche d’hommes et de matériel, en observant les mouvements tout à fait improvisés des troupes au sol, que cette opération avaient en fait été préparée à la hâte et qu’il n’y avait dans tout ce remue-ménage aucune tactique élaborée préalablement. Pourtant, apprendrons-nous plus tard, cette expédition était directement commandée sur le terrain par le général Jacques Massu lequel s’était vu confier en janvier par Robert Lacoste les pleins pouvoirs de police. Il était accompagné des généraux Allard, de Maisonrouge et Simon. A la manière d’une machine à coudre les avions surfilaient les flancs de la montagne. Mais ils avaient à faire à des hommes aguerris qui avaient l’instinct de guerre des combattants les plus expérimentés. Les djounoud du commando avaient eu l’extrême intelligence militaire de ne pas bouger pour tenter une sortie ou essayer de décrocher. S’ils avaient commis cette erreur, non seulement ils auraient été des cibles que l’aviation aurait vite repérées et taillées en pièces mais les hélicoptères au lieu d’atterrir sur le versant d’en face, auraient déposé les troupes sur la crête du même côté où nous nous trouvions. Ainsi ont-ils laissé passer le bombardement intensif comme on patiente que l’orage se vide et jusqu’à ce que les « bananes » se soient éloignées abandonnant leur pondaison sur l’autre versant. Nous étions en face d’eux. A peu près deux cents mètres, à vol d’oiseau, nous séparaient. Mais il fallait une bonne vingtaine de minutes pour aller d’un point à l’autre. Dans le ciel plombé, les Pipers, tels des vautours, décrivaient inlassablement leurs cercles excentriques.

Nous étions hors de portée de leurs mitraillettes (voir encadré) mais pas des fusils. Tandis que mes vêtements séchaient, habillé d’une simple gandoura, je me trouvais à quelques enjambées des maisons où étaient répartis les membres du commando. Je les rejoint à toute vitesse, et enfilait promptement mon treillis encore humide.Nous avons encore temporisé un moment pour bien situer les positions de l’ennemi. Puis, furtivement nous sommes sortis de nos abris et nous avons gagné la crête. Nous avions une vue synoptique de toute la région. A notre grande stupéfaction d’autres troupes escaladaient en ahanant la contre-pente. Half-tracks, véhicules blindés, camions de transport de troupes… se dirigeaient vers le lieu où nous avions pris position. A ce moment, j’ai réalisé que leur manœuvre, même impréparée, pouvait déboucher sur un encerclement qui nous serait fatal. Je me souviens de ce chef de section, ô combien courageux, qui avait sorti le drapeau national, décidé à partir à l’assaut de cette nuée en armes. D’un geste je l’en dissuadais. Il ne fallait surtout pas qu’ils nous repèrent. Pour l’heure la confusion était totale de leur côté. Nous étions vêtus des mêmes treillis que nous portions de la même façon au point que nous poussions le détail jusqu’à mettre, comme eux, le col de la chemise sur le revers de la vareuse du battle-dress. Comme eux, nous étions coiffés de chapeaux de brousse, ces couvre-chefs de toile, dont un bord est relevé à l’aide d’un bouton pression. Et pour cause, tout comme notre « usine d’armement », notre « atelier de confection » était la « route goudronnée » où nous montions nos embuscades. Nous recevions rarement des équipements de l’extérieur et nous ne les portions jamais. Que ce soit les armes ou les tenues, je ne me souviens pas que le commando en ait un jour fait usage. Face à l’ennemi, peu économe en matériel de combat, nous disposions nous aussi de mitrailleuses 30 (voir encadré). Toutefois, comme elles consommaient des quantités de munitions trop importantes nous avons dû renoncer à leur emploi. En revanche, nous avions des FM BAR, fusils-mitrailleurs de l’OTAN, des FM 24/29, fusils-mitrailleurs français, des mitraillettes Thomson, d’un calibre 11.43, comme celle des films noirs américains, des MAT 49 françaises, des fusils MAS français, armes de précision, des fusils américains Garand, des carabines US, etc. Pour tout dire, le commando était armé de 9 fusils-mitrailleurs. A ma connaissance, aucune compagnie de l’armée d’en face n’en disposait d’autant. Si nous ne comptons que les armes de poing et d’épaule, conventionnelles s’entend, notre puissance de feu dans les engagements était souvent supérieure à n’importe quelle équivalence numérale française. Cela signifie aussi que chaque groupe avait un FM soit un total de trois par section ! Neuf fusils-mitrailleurs qui aboient de concert est d’un effet déconcertant sur l’adversaire !

Lors de nos diverses opérations et embuscades nous récupérions beaucoup d’armements. Nous gardions les meilleurs et nous donnions à nos frères, des autres secteurs et régions ou aux moussebiline, celles dont nous n’avions pas besoin. Comme nous ne voulions pas dépasser la katiba de 110 hommes, nous ne conservions que les armes requises pour un tel effectif… Le petit incident du drapeau passé, nous nous sommes fondus dans terrain et observions les agissement des soldats à la jumelle. Au bout d’un moment, nous avons compté à première vue deux compagnies environ qui arrivaient du sud là-bas vers Palestro. Une compagnie française est composée de quelque 140 hommes. Vu la distance qui nous séparait, nous avions présumé qu’il s’agissait de la section de Si Boualem qui repliait. Mais très vite nous nous sommes rendus compte qu’il s’agissait aussi d’unités ennemies. Nous les avons laissés venir à nous, toujours tapis, nous confondant avec le relief et la végétation de broussailles et d’épineux. Subrepticement, avec un petit groupe de djounoud armés de mitraillettes nous allons à leur rencontre, laissant les fusils et six fusils-mitrailleurs sur la crête pour nous protéger d’un raid aérien éventuel. Nous allions résolument vers l’affrontement, sans trop d’agitation. Les hommes sur lesquels nous allions fondre étaient comme nous, jeunes, mais visiblement sans expérience, ils étaient hésitants, bavards, s’interpellaient sans cesse. Ils se tordaient les chevilles dans la caillasse, se plaignaient, puis repartaient sans trop savoir vers où ils se dirigeaient. Ils nous aperçoivent mais ils sont persuadés que nous étions des leurs, vu que ne tirions pas. Mais une fois à portée de nos MAT nous les arrosons copieusement…

  • Bon Dieu nous sommes des dragons ne tirez pas ! Hurlaient-ils.
  • Mais alors que faites vous là-bas, si vous êtes des dragons Rejoignez-nous dans ce cas ! leur répondais-je, avec force gestes autoritaires, ajoutant ainsi à la confusion s’emparait d’eux.
  • Vous êtes complètement barjos, vous avez abattu des hommes à moi, criait celui qui commandait la troupe.

Alors qu’ils croyaient avoir affaire aux leurs, nous surgissions et en arrêtions par paquets dans cet embrouillamini total. On les arrête par sections entières. « Levez les mains ! » Délestés de leurs armes, paniqués, les prisonniers montent en courant la pente jusqu’à la crête où les cueillent les membres du commando restés en poste. Ils s’entassent, s’accroupissent dans les cours des maisons. Nous jetons en tas leurs armes et leurs munitions. « Quel pactole ! Jamais vu ça ! » A un moment donné l’aviation a survolé le champ de bataille, mais pour opérer il faut qu’une distance nous sépare et comme nous étions vêtus des mêmes uniformes, du ciel, les pilotes ne pouvaient pas nous distinguer les uns des autres. De même pour l’artillerie qui ne pouvait pas pilonner, tant que nous étions rivés à eux. Nous ne leur laissions pas le temps de se positionner loin de nous et dégager un espace qui nous séparerait suffisamment pour permettre un bombardement aérien ou un tir de barrage de l’artillerie. Mais au bout d’un instant, les appareils reviennent et l’artillerie se réveille. Les uns mitraillent, l’autre canonne, sans distinction. A l’aveugle. Nous reculons et nous dégageons pour rejoindre les fusils-mitrailleurs et les fusils embusqués sur la crête et les laissons faire un carnage dans leurs propres rangs. Le combat se déroulait à la mitraillette. Habitués au terrain et à ses accidents, nous nous déplacions plus rapidement et utilisions le moindre escarpement pour nous placer hors de portée de leurs tirs. A la décimation causée par l’aviation et l’artillerie, qui s’acharnent sur leurs propres troupes, s’ajoutent les giboulées de nos fusils mitrailleurs qui entrent en action… C’est une opération qui a débuté vers 15h et qui a duré jusqu’au début de la nuit.

Quoiqu’en dise, la propagande militaire française relayée par les journaux colonialistes de l’époque qui ont fait état de prétendues dizaines de morts dans nos rangs, j’affirme, en tant que responsable de ce commando d’élite dont l’héroïsme et la bravoure ont été chantés par le peuple qui l’a enfanté, et déclare devant les vingt témoins de cette bataille et qui sont toujours en vie (voir leur liste), que nous avons relevé hélas la mort de moussebilin et de pauvres civils sans arme et que le commando n’a enregistré qu’un blessé. Un courageux déserteur de l’armée française que nous surnommions Ahmed El Garand, qui est arrivé chez nous armé d’un fusil de cette marque. Le journal parisien Le Monde parlera, au lendemain de cette débâcle, de plus de 600 morts parmi les hommes des 4 généraux ! Les combats rapprochés ont fait rage jusqu’à ce que tombe la nuit. Aussitôt Baya El Kahla, qui avait organisé les femmes de la déchra, me rejoint et nous informe des multiples possibilités de retraite qu’elles avaient aménagées. Elles nous donnent les mots de passe. Et à mesure de notre progression protégée par la nuit, nous rencontrions des femmes postées en éclaireuses pour ouvrir le passage et nous prévenir de la présence éventuelle de groupes ennemis et des embuscades qu’il pouvait tenter. Rapidement, nous sommes sortis de l’encerclement emportant avec nous une soixantaine d’armes, car c’est tout ce que nous pouvions porter. Nous avons laissé sur place des dizaines d’autres que la population du douar devait récupérer pour les donner aux sections ou aux djounoud de leur région ou de leur zone. Ce fut la défaite de Massu et de ses trois généraux. Sans avoir l’honnêteté de reconnaître qu’il s’agissait d’une déconfiture, il ruminera jusqu’à la fin de ses jours son échec sur les cimes de Bouzegza. Je n’ai jamais raté l’occasion d’enfoncer davantage le clou en rappelant aux pires de ses mauvais souvenirs, comment il y mordit la poussière ! ça lui sapait son ego de grand stratège. Le fait d’avoir racolé quatre généraux comme lui, pour les convier à ce qu’il croyait être un pique-nique estival, ou une randonnée de montagne, ajoute à ses rots atrabilaires.

Il ignorait et il a compris que tout ce qu’il savait de la guerre révolutionnaire, c’était celle qu’il menait jusque-là contre le peuple désarmé. Que ce qu’il savait de la guerre tout court, c’était ce qu’il avait accompli sous le bouclier tutélaire et protecteur des alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Anglais dans le Fezzan en Libye en 1941 et Américain au sein de la deuxième DB de Leclerc en 1944. Les quatre généraux n’avaient rien cogité, rien préparé, convaincus qu’ils étaient, qu’ils allaient « casser du fell comme on va aux fraises ». Le commando Ali Khodja leur a prouvé ce jour-là que la guerre n’est pas une promenade de santé. Ils avaient sous-estimé la combativité de leur adversaire, ils avaient méjugé la réactivité des djounoud de l’ALN, tout comme ils avaient surévalué leur capacité d’organisation qu’ils croyaient naturellement supérieures à celles des indigènes que nous étions. Par ricochet, notre victoire revient aussi et indirectement à ce jeune infirmier courageux de la section de Si Boualem qui les a involontairement jetés dans un guêpier. Le 4 août à Bouzegza, la victoire a été celle du remarquable commando Ali Khodja. C’est aussi celle de tous les moussebilin et de toute la population de la région de Zima. Mais ce qu’on appelle la bataille de Bouzegza, ne s’arrête pas à la journée du 4 août 1957… Le 8 août, soit trois jours plus tard, persuadée que comme la foudre qui ne frappe pas deux fois au même endroit, l’armée française ne repassera pas là où elle a déjà opéré, d’autant qu’elle en garde un souvenir plutôt affligeant. Nous sommes donc revenus dans ce massif, après nous être reposés et repris des forces non loin de là. Mais ils ont eu exactement la même réaction et nous n’avions pas posé nos bardas que…

« El Askar ! El Askar ! »

Des deux versants montaient des colonnes de soldats. Nous nous trouvions entre les deux. Armés et comme toujours en tenue impeccable, nous sommes sortis et nous nous sommes engagés en colonne tout comme eux sur un sentier qui allait en direction de taillis assez touffus pour nous permettre de décrocher. Les avions arrivaient derrière nous. C’étaient des T6, « es seffra » (jaune), armés de mitrailleuses 12/7, qui approchaient en piqué sans tirer. Leur altitude n’était pas fort élevée et leur vitesse modérée (environ 250 km/h). Nous distinguions parfaitement les pilotes qui jetaient des regards à partir de leur cockpit. Cette fois encore, notre sang-froid sera à l’origine de notre succès. Alors que les appareils menaçants arrivaient dans notre dos en hurlant, sans nous démonter, nous leur faisions des signes amis de la main pour leur signifier que nous étions « des leurs ». Alors que les deux colonnes, nous « encadraient » mais à distance, les avions poursuivaient leur noria menaçante au-dessus de nos têtes. Tireront-ils, ne tireront-ils pas ? Au bout d’un moment, qui nous a semblé un siècle, nous nous sommes mis hors de vue, sous le couvert végétal avant de nous disperser. Aussitôt, les pilotes comprennent qu’ils avaient été leurrés. Cette fois-ci, il n’y a pas eu d’engagement et nous avons réussi à nous faufiler à travers bois et ravines pour nous éloigner du théâtre du ratissage. Aussi étonnant que cela puisse paraître, nous sommes revenus au même endroit le 12 août, croyant dur comme fer qu’un lieu que les Français ont ratissé, brûlé, bombardé, pilonné, « napalmé », serait le meilleur des abris. Mais la loi des probabilités a été bousculée et pour la troisième fois, en une semaine, nous sommes tombés nez à nez sur l’ennemi. Nous venions d’ouvrir les portes de l’enfer. Ce n’étaient plus des dragons, mais des paras. Tôt, les affrontements ont commencé avec l’engagement des ferka de si Boualem encerclé, sur une position qui lui était défavorable. Elles ont été pratiquement décimées, les pertes ont été considérables. Nous avons perdu des hommes tout comme nous avons enregistré une dizaine de blessés. Notre connaissance du terrain nous a sauvés d’un immense péril. Tout ce que l’ALN comptait dans cette zone de commissaires politiques, de responsables des renseignements, de chargés de la logistique, des agents de liaison, et toute la population avaient été sollicités pour nous permettre de sortir de la nasse avec le moins de dégâts possibles. Tirant les enseignements des deux précédents affrontements, cette fois les « léopards » ont mis pour ainsi dire le paquet et se sont ingéniés à tenter de redorer le blason terni des quatre généraux. Un feu roulant ininterrompu, des pluies de grenades, que nous réexpédions d’ailleurs, car dans leur hâte de se débarrasser de l’engin explosif, ils lançaient aussitôt la goupille retirée, ce qui nous donnait souvent le temps de les renvoyer à l’expéditeur. Ce que m’a appris mon expérience au maquis, c’est que si la peur est contagieuse, le courage l’est tout autant. Lorsque vous savez que vous pouvez compter sur ceux qui se trouvent à votre droite et à votre gauche, eux aussi sont convaincus qu’ils peuvent compter sur vous. Ce que j’ai appris à Bouzegza, c’est qu’au combat comme dans la vie, il ne faut jamais sous-estimer l’autre.

 amazitb1@yahoo.fr

Liste des membres du commando Ali Khodja encore en vie

 Zerari Rabah dit Si Azzedine
 Yahi Ahmed dit Ali Berianou
 Aït Idir Hocine dit Hocine
 Tounsi Djilali dit Abdelkader
 El Kahlaoui Abdelkader dit El Kahlaoui
 Rafaâ Louennass dit Rouget
 Kouar Hocine dit Hocine
 Blidi Abdelkader dit Mustapha Blidi
 Ben Salah Ammar dit Nachet
 Boulis Lakhdar dit Lakhdar
 Ladjali Mohamed dit Hamid Doz
 Rahim Mohand dit Bédja
 Si Athman
 Bachir Rouis dit Nehru
 Zerrouk
 Touhami Ali
 Nezlioui
 Kadi Mohamed-Chérif dit Chérif el Kbayli
 Hout Ahmed

Quelques action du commando Ali Khodja

 Juillet 1957 : accrochage à Djebel Belemou (Bou Zegza)
 05 mars 1958 : accrochage à Belgroun
 1958 : accrochage à Eryacha
 1958 : accrochage à Lemchata
 15 mai 1958 : accrochage à Maghraoua – 1958 : accrochage à Hadjra Essafra – 1958 : accrochage à Zaouïa (Soufflat)
 1958 : attaque d’un camp près de Aomar
 17 octobre 1958 : accrochage à Souflat
 22 octobre 1958 : accrochage à Ouled Sidi Abdelaziz
 06 janvier 1959 : accrochage à Tafoughalte (en Wilaya III)
 mai 1959 : accrochage des commandos des zones 1 et 2 près de Batna
 1959 : embuscade à Aïn Oulmane (Sétif)
 1959 : embuscade à Boutaleb (Aurès)
 Août 1959 : accrochage à Champlain.

Par Boukhalfa Amazit

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